Skip to main content

Full text of "Washington, drame historique"

See other formats




^<5> * o * o ' & 











1 ♦ * !nL' 



• X ^° -^ °- / \ïiï& X 




.■ ^ ^ •Vafofà- 










S o ' 



















<$> * • ;~o * # a* 




■*..i^. v- v ..... v / .^.. 







.* v ^ 











o, *."^T* A 



1 »1^L'* * 







: w : mm\ ***** 




p. ' . . * 







£ v 








WASHINGTON 



DU MEME AUTEUR 

THÉÂTRE, 
les Nouveaux Adelphe?, comédie en 5 actes et en vers. 
Le Naufrage, comédie en 1 acte et en vers. 
Le Cachemire, comédie en 1 acte et en vers, en collaboration. 
Tancrède, grand opéra en 3 actes, en collaboration. 

Méphistophélès, drame en 3 actes et en vers, reçu trois fois au second Théâtre- 
Français, arrêté par la censure, en 1829, la veille de sa représentation, et 
enfin représenté en 183?. 
Août 1572, ou Charles IX à Orléans, drame en 4 actes et en vers. 
Epicharis et Néron (de Legouvé), refondue en 3 actes. 
Le Fils naturel, ou l'Insulte, drame en 3 actes. 

Les quatre Ages du Palais-Royal, comédie en 5 actes, en collaboration . 
Un Caprice de femme, opéra-comique en 1 acte, musique de Paer. 
Morin, drame en 5 actes, en prose. 

Trompette, ou l'Héritage du Mendiant, corn, en 3 actes, mêlée de chant. 
Une loi Anglaise, comédie en 2 actes, mêlée de chant, en collaboration. 
L'Aveugle ou Beauté et Bonté, comédie-drame en -2 actes, en collaboration. 
Le Jeton de Frascati, drame en 3 actes, en prose. 
La Cour des Miracles, comédie en 2 actes, mêlée de chant- 
Le général Marceau, drame en 3 actes, mêlée de chant. 
Rose Ménard ou trop bonne Mère, drame en 4 actes, en prose. 
Zaun et Schubry, drame-comédie en 5 actes, en prose. 
Le Pasteur de Ramberg, comédie en 2 actes, mêlée de chant. 
Nanon, Ninon, Maintenon, comédie en 3 actes, mêlée de chant. 
Miracle d'Amour, comédie en 1 acte, mêlée de chant. 
Lenore, drame en un acte, mêlé de chant, en collaboration. 
Les Prétendants, comédie en 3 actes et en vers, arrêtée par la censure en 1842 

et permise enfin, grâce a un changement complet dans l'époque, les nomset les 

mœurs. 
Tout pour de l'Or, drame en cinq actes. 
Waldork, ou le Camée, drame en trois actes. 
Le Protégé de Molière, comédie en un acte, en vers. 
Le dernier Figaro, OU cinq jours d'un Siècle, comédie en 5 actes et en 

cinq époques. 
Figaro en prison, comédie en 1 acte, envers. 
Le Maestro ou la Renommée, opéra-comique en deux actes. 
Les Deux Lièvres, comédie en 1 acte, envers. 

HISTOIRE. 
Marie Touchet, chronique du temps de Charles IX. 

ROMAN. 
Schildine, mœurs françaises de la fin de la Restauration. 
Albéric ou la Comédie de quinze ans, mœurs françaises politiques après 1830. 

POÉSIE. 
Les Émotions, poèmes et chants intimes. 

COURONNES ACADÉMIQUES.— Recueil de quarante poèmes couronnés par 

les académies de France. 
Autres poèmes couronnés depuis le volume. 
Epître à M. Lemercier de l'Académie française.— Hommage funèbre a Casimir 

Delavigne — Hommage a Marceau.— Shakespeare à Emile Deschamps. — 

Epître à M. Victor Derode. — A Alexandre Dumas, etc. 
Fondation de l'Association frc-ternelle des anciens élèves dn lycée d'Orléans, 

poème. 

Poésies et Nouvelles imprimées dans les journaux et recueils périodiques, 
etc., etc. 

Versailles. — Imprimerie Cerf, 59, rue du Plessis. 



WASHINGTON 



DRAME HISTORIQUE 



PAR 









J. L.ESGTJIL.LON 




PARIS 


ej 


LIBRAIRIE DRAMATIQUE 


10, EUE DE LA BOURSE, 


10 


1 866 




Tous droits réservés. 





A CORNEILLE 



Tu quem Melpomene vocat atque Thalia parentem. 
Tu duplici scênâ fulgens, utriusque créator, 
Actus quos viridi solvit tua patria lauro 
Sub pedibusque tuis humilem depono coronam. 

Parca videbuntur nostrae tibi munera pugnae ; 
Sed cum circumdant divorum altaria donis 
Cul(ores,precibusquesimulcum frondibus ornant, 
Pignora quae pendent templi non digna columnis 
Àccipit indulgens deus, orantique favebit. 
Tu superos similare velis. timidèque ferentis 
Propitio accipias audentia carmina vultu. 

Sed prius aeternse quam puises limina Romœ, 



Oceani mecum accédas transcendere fluctus, 
Quœrens quse potiora deus spectacula praebet. 
Hic splendet, pascens sublimi pectore flammas, 
Dux libertatis, rectum justumque tenaci 
Corde fovens, pro jure patique morique paratus, 
Etduri quosvis belli perferre labores ; 
Qui, socii quum docta manus domat œtheris ignés, 
Eripuit vinclis fratres, pepulitque tyrannos: 
Cui tulit immotum salvati juris honorem 
Libertas vivo, salvatorique superstes ; 
Et dum bella premunt plus quam civilia gentes, 
Dum pavidos quatiunt minilantia semina tronos, 
Et terrestre tonat fulmen, ratio ultima regum, 
Quod dédit ante obitum robur res publica servans 
Uno conjungit socialia sidéra cœlo. 

Augusti nunc larga patent penetralia sedis. 

Dum périt artis amor, dum languet gloria versus, 
Et desolatce lugent sua funera musse ; 
Dum latias voces contemptor deserit écho ; 
Dum dubitat rector quae sit comœdia Ronue, 
Et solum vixisse putat sub Cœsare Cinnam, 
Nostrum romanas studium successit in œdes 
Augustumque oculis vidi, audivique loquentem; 
Non qui perfudit generoso sanguine campos, 
Juraque constituit ferro, sceptrumque cruore, 
Nec cujus largas lavit clementia caedes, 



Sed cujus mentem tetigit divina poesis ; 

Qui meriti memor et soi; cas promissa fidelis, 

Tngenium coluit dignosque elegit amicos, 

Et quem aeîernabunt vatum per spécula laudes. 

Dotibus hîc fratres, animisque et corde potentes, 

Artis suprême exemplar, vitaeque magistri, 

Virgilius tener et festivus Horatius adsunt. 

utinam, civis, placeat tibi civica virtus ! 
utinam tragicos recreet comœdia sensus 
Elisiisque tuas capiat sub sedibus horas! 
Quuni desunt studiis populi spectantis arenœ, 
Et scena audaces horrescit gallica scenas, 
Si minimum obtineat duplex mea machina plausum, 
Si, pater heroum, luctanti heroe moveris, 
Si, pater Augusti, nostro cum Ccesare ludis, 
Non omnis moriar ! Vox me tua proteget, et me 
Si tumulus teneat, jam non libitina tenebit ! 
Carmina spirabunt nostri monumenta doloris, 
Perpetuoque meae stabit pars optima venœ-, 
Atque meas alta revocantes mente loquelas 
Cultum operse vivi tribuent, vitamquenepotes. 



Doutant qu'aucun directeur de Théâtre, en 
France, ose faire représenter ce drame historique, 
à cause du sujet, je l'imprime sinon pour le présent, 
mais peut-être pour l'avenir. 



WASHINGTO 



DRAME HISTORIQUE 



EN CINQ ACTES, EN VERS 



PERSONNAGES 



GEORGES WASHINGTON, commandant en chef des armées des 
États-Unis. 

ARNOLD, général au service des États-Unis. 

MATHORÉ, chef de la tribu des Peaux-Rouges, allié des Anglais et 
ennemi des Américains. 

HOWE, général de l'armée anglaise. 

LAFAYETTE, officeir français, auxiliaire de l'Amérique. 

Le Major JOHN ANDRÉ, adjudant-général dans l'armée britannique, 
aide-de-camp de Sir Henri Clinton. 

TRYON, banquier de New-York, vendu aux Anglais. 

XARA, jeune fille sauvage, élevée par Mathoré. 

JACOB, enfant du peuple (Travesti) 

JOHN PAULDINGS, 

DAVID WILLIAMS, } miliciens, surnommés les Trois Fidèles. 

ISAAC WANVERT, 

GREENE, 

HEATH, 

DUNWODDE, } officiers américains. 

SCHUYLER, 

KNOZ, 



ROCHAMBEAU, 

DE GRASSE, 

DE NOAILLES, 

D'ESTAINGS, 

BOUGAINVILLE, 

GHASTELLUX, 

DUPORTAIL, 

HERREFORT, 
CARDONiNEL, 
CUNINGHAM, 

CAMPBELL, 
MARTIN, 
DRIEK, etc., 



officiers et marins français. 



conjurés américains conspirant pour 
l'Angleterre. 



Domestiques, Soldats, Miliciens, Anglais, Américains, Français, 

Peuple, Invités, Dames, le Bourreau, ses Aides, etc., 

et autres personnages accessoires. 



17 8 3 



WASHINGTON 

Drame historique 

EN CINQ ACTES, EN VERS 



ACTE PREMIER 

A la pointe de l'ouest : le rivage. — A gauche, au deuxième plan, 
l'arbre de Washington. — Au fond : la mer. — A droite, sur le pre- 
mier plan, un banc. — Au pied de l'arbre: un arrosoir, etc. — Il 
fait nuit. 



, SCÈNE PREMIÈRE. 

JACOB, endormi au pied de l'arbre,, ARNOLD, arrivant 
avec mystère. 

ARNOLD. 

Depuis une heure, au moins, au rendez-vous j'attend ! 
Et Tryon ne vient pas ! le temps presse pourtant! 

(Il regarde autour de lui et revient avec agitation.) 
Accusé! moi!... Bientôt, sans doute, leur sentence 
Va me ravir Phonneur, mon rang, mon importance ! 
Parce qu'à Montréal, soumis à mes drapeaux, 
J'ai du droit des vainqueurs établi des impôts, 



6 WASHINGTON 

Taxé Philadelphie et dans mes coffres vides 
Fait entrer un peu d'or des commerçants avides, 
Des fonds que j'ai perçus on demande l'emploi ! 
Ah ! Congrès puritain ! est-ce ma faute, à moi, 
Moi, qui ne suis pas né pour vos vertus parfaites, 
S'il me faut la splendeur, l'or, le luxe et les fêtes? 
Puis-je, rivalisant les mœurs du vieux Gaton, 
Dans ses frugalités imiter Washington ? 
Blessés des goûts brillants que vous nommez des vices, 
Vous comptez mes travers ! comptez donc mes services ! 
C'en est fait ! les Anglais marchandent mon appui ! 
Ils l'auront I 

(Il entend du bruit : c'est Jacob qui se réveille en poussant un 
léger soupir.) 

Ah! j'entends quelqu'un... Enfin... C'est lui ! 
(Il regarde dans l'ombre et reconnaît Jacob qui se lève.) 
Eh ! non. C'est cet enfant dont la rue est l'asile, 
Et qui de cette place a fait son domicile... 
Pauvre sot, qui, rêvant patrie en son grenier, 
De l'arbre du héros s'est fait le jardinier ! 

JACOB, allant embrasser l'arbre aussitôt que levé. 
Avant qu'au fond, là-bas, ne paraisse l'aurore, 
Viens, mon beau peuplier, que je t'embrasse encore ! 
Que je t'aime, symbole auguste et respecté, 
Arbre de Washington, dont la main fa planté ! 
Ah ! quand l'Anglais vaincu fuira de ce rivage, 
Tu sentiras la joie agiter ton feuillage, 
Et tu frissonneras, quand tu verras, le soir, 
Toute une nation sous ton ombre s'asseoir ! 



ACTE I 



SCÈNE II. 

JACOB, au pied de l'arbre, ARNOLD, à l'écart et regar- 
dant ; XARA. Elle aborde dans une petite barque : elle 
en descend et entre en scène. 

XARA, à elle-même. 
Où le chercher ? A qui le demander ?. . . 

(Elle fait quelques pas.) 
Personne!... 
En abordant ici tout mon être frissonne ! 
Fille de Matboré, nom fatal et maudit, 
J'ose toucher ce sol à mes pas interdit ! 
Aujourd'hui, cependant^ il faut que George vienne î 
Si je veux qu'il me sauve, il faut bien qu'il l'apprenne ! 
Mais comment l'avertir d'accourir près de moi? 
Par quel moyen?... A qui me confier?... Ah! je voi... 
(Elle aperçoit Jacob et s'avance vers lui.) 

JACOB, se retournant vivement. 
Hein?... 

XARA. 

Au nom de ta mère et si tu l'as aimée ! . .. 
(Signe affîrmatif de Jacob. Elle le prend par la main et s'avance 
avec lui sur le devant de la scène. Arnold se cache et écoute.) 

JACOB. 
Parlez ! 

XARA. 

Connais-tu George, un chef de votre armée ? 



8 WASHINGTON 

JACOB. 

George ? Je n'en sais qu'un baptisé de ce nom. 

XARA, avec joie. 
Ah! 

JACOB, avec prudence. 
Mais n'en a-t-il pas un autre? 

XARA. 

Pour moi... non... 
Seulement un soldat, un jour, en ma présence, 
Lui parla, puis sortit, en disant : Excellence ! 

JACOB. 
Bien ! bien ! 

(à part.) 

C'est Washington! mais sans doute un secret 
L'oblige... Par respect pour lui soyons discret ! 

XARA, vivement. 
Guide-moi vers lui ! 

JACOB. 

Mais... je ne puis... Dans l'armée, 
Il fait, toutes les nuits, sa ronde accoutumée... 
Où le trouver ? 

XARA. 

Peux-tu lui parler aujourd'hui ? 

JACOB. 
Ce matin... 

XARA. 

Ce malin ? 



ACTE I 9 

JACOB. 

Je le jure ! 

XARA. 

Dis-lui : 

Celle qui d'Hudsonbaye habite la colline, 
Vous attend avant l'heure où le soleil décline : 
Un grand malheur survient! George ! hâtez vos pas ! 
Vous ne la verrez plus, si vous ne venez pas ! 
(Arnold, qui écoutait, a tiré son portefeuille et écrit ce qu'il 
entend.) 

JACOB. 

Il le saura ! 

XARA. 

Ton âme est noble et généreuse î 
Enfant! Dieu t'aimera ! merci ! Je pars heureuse I 
(Elle lui prend la main, la pose sur son cœur, remonte dans sa 
barque et disparaît.) 



SCÈNE III. 

ARNOLD, toujours caché, JACOB. 

ARNOLD, à lui-môme, en remettant son portefeuille dans sa 
poche. 

Ah! Seigneur Washington, c'est fort bon à savoir! 

Quoi ! parmi les travaux, les soucis du pouvoir, 

Des rives de l'Hudson l'hôtesse avec mystère 

Appelle au rendez-vous votre sagesse austère? 

1. 



10 WASHINGTON 

JACOB, qui a regardé Xara s'éloigner. 
Quelle est donc cette femme?... Oui ! je les retiendrai, 
Ces mots... A Washington, bien sûr, je les dirai. 
(11 prend l'arrosoir, et en répétant tout bas ces mots, il se di- 
rige du côté de la mer et disparaît à droite : à gauche, on 
voit paraître Tryon cherchant quelqu'un : le jour commence 
à poindre.) 



SCÈNE IV. 
ARNOLD, TRYON. 

ARNOLD, allant à lui. 
Du général anglais, Tryon, quelle réponse ? 

TRYON. 

Aucune I 

ARNOLD. 

Ce retard m'inquiète... Il m'annonce .. 

TRYON. 

Quoi? 

ARNOLD. 

Qu'il refuse... 

TRYON. 

Eh non ! il me l'eût répondu. 

ARNOLD. 

Et si je me lassais d'avoir trop attendu?... 
Si, laissant de côté ces manœuvres secrettes.., 



ACTE I 
TRYON. 

C'est un mauvais moyen pour acquitter vos dettes... 

Washington et l'Etat seraient alors sauvés, 

Mais ils ne paieraient point ce que vous me devez : 

Un quart de million n'est pas petite somme, 

Et vous ne l'aurez pas en restant honnête homme! 

ARNOLD. 

Ah I je vois trop pourquoi, caressant mes désirs, 
Vous me prêtiez cet or qui payait mes plaisirs ! 

TRYON. 

Eh ! sans doute ! A présent je n'en fais plus mystère. 
Puis, à quoi bon ? Banquier, pour servir l'Angleterre 
Que pouvais-je? Employer l'argent... vous en vouliez ? 
Je vous l'offrais. . . certain du but où vous alliez. 
Il nous fallait quelqu'un placé dans une sphère 
Où pût s'exécuter ce que je ne puis faire ; 
Non pas un misérable et vil conspirateur, 
Mais d'un vaste complot un habile moteur, 
Dont Washington lui-même ait peine à se défendre, 
Et qui sache accomplir aussitôt qu'entreprendre 1 . 
Cet homme-là, c'est vous ! je vous ai deviné! 
Suspect au Congrès même, abattu, ruiné, 
Vous pouvez, par l'éclat remplaçant la détresse, 
Reprendre vos splendeurs, retrouver la richesse, 
Renverser Washington, votre maître aujourd'hui, 
Et commander chez nous quand vous servez sous lui ! 

ARNOLD. 

Ah! je m sais chez moi quel sentiment l'emporte. 



12 WASHINGTON 

Et si l'ambition plus que la haine est forte ! 

Mais voir crouler, un jour, son bonheur insultant, 

C'en est assez ! Je suis vengé ! je meurs content! 

TRYON. 

C'est toutce qu'il nous faut, Arnold! Mais le temps presse... 
Il faut vite en finir, par force ou par adresse ! . . . 
Dans la ville, en tout lieu, nous avons des agents, 
Conspirateurs cachés, nombreux, intelligents, 
Prêts au moment propice à combattre, à paraître, 
Et qu'à l'instant donné je vous ferai connaître. 
Mais, tous de Washington craignent le bras puissant : 
Ils ne tenteront rien tant qu'il sera présent. 
Contre des orateurs, sans crainte on se soulève : 
Mais on redoute un chef dont la langue est un glaise. 

ARNOLD. 

Oiîi... la ruse... 

TRYON. 

Moyen infaillible, assuré. . . 

ARNOLD. 

Quelque piège?... Une embûche?... 

TRYON, vivement. 

Est-ce que?... 

ARNOLD, avec importance. 

Je verrai ! 

(Ils se serrent la main en signe d'intelligence. — Le jour est 
venu tout à fait : Jacob entre et se met à arroser l'arbre : 
des gens de toute condition passent au fond en saluant l'arbre 
et en se montrant Jacob. Une troupe de soldats, commandée 



ACTE I 13 

par Williams et Pauldings, arrive : ils ont fini leur ronde. Sur 
un geste de Williams, ils rompent les rangs et viennent dé- 
poser leurs armes en faisceaux, à droite.) 

TRYON, bas à Arnold. 
Mais le jour se fait grand : le peuple se rassemble ; 
Je pars... Il n'est pas bon qu'on nous remarque ensemble : 
Quelque chose me dit qu'un message avant peu 
Nous viendra... Soyez ferme! et moi, je veille!... Adieu I 
(Il sort avec mystère par le premier plan. ) 



SCENE Y. 

Les Mêmes, hors TRYON. WANVERT, accourant avec 
un papier imprimé à la main. 

WANYERT. 

Amis ! l'ordre du jour,.. Une lettre nouvelle 
De Francklin ! 

JACOB. 
De Francklin? 

WILLIAMS. 

Vivat ! 



PAULDÏNGSc 



Et que dit-elle ? 



AR_\OLD, à part et revenant sur ses pas. 
De Francklin! écoutons ! 



14 WASHINGTON 

WILLIAMS, à Jacob. 

Lis-nous cela, malin ! 

JACOB. 
C'est sous cet arbre là qu'on doit lire Francklin. 
(11 se met au pied de l'arbre, on fait cercle autour de lui 

et il lit.) 
Francklin à Washington : « Versailles, trois novembre. 
Général, votre ami n'a pas fait antichambre : 
Louis seize a voulu s'expliquer avec moi, 
Et le républicain est enchanté du roi. 
Tout Paris prend à cœur notre cause loyale, 
Et bientôt, acquittant la parole royale, 
Lafayette, esprit libre au sein même des cours, 
Doit, avec le traité, nous porter ses secours. 
Adieu, cher Washington, espoir et délivrance ! » 

TOCS. 
Bravo ! 

PAULDINGS. 

Vive Francklin! 

WILLIAMS. 

Louis seize ! 
JACOB. 

Et la France"! 

ARNOLD, à part. 
Le navire sauveur n'est pas cncor frété ! 

JACOB, avec malice. 
Eh bien? messire Arnold, vous avez écouté? 



ACTE I 15 

ARNOLD. 



Non ! 



JACOB. 

Vous la connaissiez? 

ARNOLD. 

Non ! 

JACOB. 

Vous n'avez qu'à dire, 
Et pour vous égayer, je m'en vais tout relire. 

ARNOLD. 

Non ! merci î 

JACOB. 

Ce sera bientôt fait... 

ARNOLD, irrité. 

Mais je croi 
Que vous restez couvert, insolent, devant moi ! 
(Il lui arrache son bonnet et le jette au hasard : il reste 
accroché à la branche.) 

PAULDLXGS. 
Tiens ! le voilà qui reste accroché sur la branche î 

WILLIAMS. 

Ton bonnet reviendra s'il pleut une avalanche ! 

JACOB, à Arnold. 
Bien! du petit au grand l'homme se reconnaît, 
Et qui vole l'État peut gâter un bonnet! 

ARNOLD, s' avançant furieux, 

Misérable î 



16 WASHINGTON 

JACOB. 

Oh ! de vous Jacob n'a rien à craindre... 
Allez ! à Washington je n'aurais qu'à me plaindre. . . 

ARNOLD. 
Eh bien î va près de lui te plaindre.. . En attendant... 

JACOB. 

Ah ! vcus m'en défiez! J'y cours ! 

(Il va pour sortir. 



SCENE VI. 

Les Mêmes, WASHINGTON. 

WILLIAMS. 

Le commandant I 
(A sa vue, un mouvement calme et religieux de respect se fait 
autour de lui : il entre au milieu de ce silence, va prendre 
un drapeau enroulé qui fait partie du faisceau d'armes, dé- 
tache le bonnet de Jacob et le lui rend avec la plus grande 
simplicité.) 

ARNOLD, à part, 
Jusques aux gens du peuple, il aime tout, cet homme î 

WASHINGTON, à Jacob. 
Mon enfant, quel es-tu? 

JACOB. 

C'est Jacob qu'on me nomme... 
Que sa mère a quitté pour mourir. 



ACTE I 

WASGINGTON, ému. 

Je te plains. 

JACOB, avec exaltation. 
Mais avec Washington il n'est plus d'orphelins ! 

WASHINGTON. 
Jacob ! 

JACOB. 
Quoique caché sous ma bure grossière, 
C'est du cœur, général, que me vient la lumière ! 
Ma vieille mère, au lit de mort, m'a dit : enfant. 
Aime bien Washington ! c'est lui qui te défend! 
Le bon grain est tombé sur une bonne terre ; 
En aimant Washington, j'obéis à ma mère ! 

WASHINGTON, à part. 
Que cet hommage est doux dans sa simplicité ! 

JACOB. 

Je n'oublîrai jamais cet acte de bonté! 

Général, je suis pauvre, et faible, et sans puissance ; 

Mais vous pouvez compter sur ma reconnaissance ! 

WASHINGTON. 

J'y compte aussi, Jacob. 

(Rires dans la foule.) 

JACOB. 

Mais vous riez, je crois... 
Vous ne savez donc pas un conte que parfois 
Ma mère me disait, le soir, à la veillée? 
Un écureuil jouait sur la verte feuillée, 
Se chauffant au soleil : tout à coup un serpent 



18 WASHINGTON 

Glisse, darde sa langue et s'avance en rampant. 

Le malheureux, tremblant sous l'œil qui le fascine, 

Au sol qui le retient semble avoir pris racine. 

11 va mourir ! Soudain, du haut des airs descend 

Un aigle qui saisit le reptile en passant. 

Le secoue à son bec, l'étouffé dans sa serre, 

Plane, au sommet d'un roc s'enfuit comme un corsaire, 

Et, dans son aire ouverte au sein des aquilons, 

L'abandonne en pâture à ses jeunes aiglons. 

L'écureuil palpitant, encor tapi sous l'herbe, 

Envoie un cri joyeux à son vengeur superbe. 

Un matin, sur sa tête, éclatent de longs cris ! 

C'était l'aigle royal dans un piège surpris ! 

Le petit animal monte de branche en branche, 

Sur le fatal lacet applique sa dent blanche, 

Ronge le nœud terrible et l'oiseau radieux, 

En reprenant son vol, lui rend grâces des cieux ! 

Ainsi la vie humaine est soumise à ses règles : 

L'humble sauve les grands, et l'écureuil les aigles ! 

(Moment de siience.) 

WASHINGTON. 

Oui, cet enfant, guidé par sa simple raison, 

Vous donne, ô mes amis, sa sublime leçon. 

Sur la mer politique ouverte aux vents contraires, 

Pour mieux nous garder tous, soutenons-nous en frères! 

Ah ! vous faites tous plus qu'on ne peut exiger ! 

Misère, dénûment, sacrifice, danger, 

Dans les rangs élevés, dans les classes communes. 



ACTE I 19 

Abandon de la vie, abandon des fortunes, 
Hautes positions, laborieux métiers 
Ou brisés en partie, ou perdus tout entiers,' 
Or jeté par torrents, sang versé goutte à goutte. 
Rien ne vous épouvante, amis ! rien ne vous coûte ! 
Délices de vos champs, charmes de la cité, 
Pour combattre avec moi, vous avez tout quitté! 
Vous couchez sur le sol et vous vivez d'alarmes ! 
Vous n'avez pas de pain, vous êtes nus, sans armes! 
Vous avez froid l'hiver! des étés dévorants 
La maladie en feu vient décimer \os rangs, 
Et chacun, affrontant balles, fièvre, froidure, 
Souffre, combat et meurt sans pousser un murmure ! 
Ah! le Dieu qui vous voit, qui reçut vos serments, 
Ne peut être insensible à tant de dévoûmenls ! 
Encore un jour de zèle et de persévérance ! 
L'Anglais découragé perd de son assurance ; 
La France, sympathique à nos cris de douleur, 
Sans doute à nos efforts va joindre sa valeur; 
Médiateur puissant, savant grave et modeste, 
Francklin agit pour nous ! le ciel fera le reste ! 

PAIÎLDLNGS. 
Vive la France ! 

WANVERT. 

Mort aux Anglais, à Clinton' 

WILLIAMS. 

Victoire à l'Amérique et vive Washington ! 

(La foule se retire en répétant avec force : Vive Washington ! ) 



20 WASHINGTON 

SCÈNE VII. 

WASHINGTON, JACOB, à l'écart, ARNOLD. 

ARNOLD, à part et en regardant Washington. 
Avec quel art profond le flatteur les caresse ! 

JACOB, à part. 

Guettons le bon moment d'acquitter ma promesse! 
(Pendant cette scène, Jacob avance de temps en temps la tête 
pour voir s'il peut aborder Washington). 

ARNOLD, à Washington. 
Eh bien ? dans ses soupçons le Congrès affermi 
Va donc de ses arrêts accabler votre ami ? 

WASHINGTON. 

De tout emportement le Congrès incapable 

Ne vous condamnera que s'il vous voit coupable ! 

Ah ! si j'en crois mon cœur, vous serez excusé ! 

ARNOLD. 
Mais c'est rougir déjà que se voir accusé ! 

WASHINGTON. 

Oui, le doute est cruel, mais cette plainte est grave ! 

Elle touche à l'armée ! un guerrier noble et brave 

Sait trop que le courage ou la capacité 

N'est rien sans la droiture et sans la probité. 

Le métier de soldat est un métier austère; 

Il a sa dignité qu'un souffle seul altère, 

Et l'honneur qu'aux combats il a su soutenir, 



ACTE I 91 

L'ombre même du mal suffit pour le ternir ! 
Mais pardonnez du cœur l'épanchement intime ! 
De vos entraînements n'êtes-vous pas victime? 
Vos dissipations, vos goûts légers, vos mœurs, 
N'ont-ils pas excité ces sévères rumeurs ? 
Montrez-vous, daus ces temps de gêne et de réforme, 
Cette simplicité que veut notre uniforme? 
Quand tant de malheureux gémissent de la faim, 
Le faste est une injure à qui manque de pain ; 
Le pauvre s'en indigne et l'honneur qui murmure, 
Quand il voit tant de luxe, en croit la source impure ! 

ARNOLD, avec ironie. 
Sentiments en effet nobles et généreux ! 
Mais la vertu sublime est facile aux heureux ! 

WASHINGTON. 

Heureux! Vous n'avez vu de mes jours que leurs charmes! 
Mais savez-vous, Arnold, si j'ai connu les larmes ! 
Pour le cœur d'un soldat dans les luttes brisé, 
Il n'est qu'un bonheur vrai, Dieu me l'a refusé î 
Doux fruit du mariage et trésor de ma vie, 
J'eus une fille, Arnold, et Dieu me l'a ravie ! 

ARNOLD, indifféremment. 
Oui, morte jeune encor. . . tout enfant. . . je le sais ! 

WASHINGTON. 

Je l'ignore... 

ARNOLD. 

Comment ? 



22 WASHINGTON 

WASHINGTON. 

Seize ans déjà passés, 
Je dus alier punir des hordes réunies 
Dont les excursions lassaient nos colonies. 
Nous prîmes un village où s'était retiré 
Le plus cruel de tous, ce fameux Mathoré 
Qui, vendant aux Anglais l'appui de ses sauvages, 
Sème aujourd'hui chez nous le meurtre et les ravages. 
Je revenais vainqueur, triomphant, -glorieux... 
J'approche... ma maison qu'en vain cherchaient mes veux, 
Où j'allais retrouver et ma fille et ma femme, 
N'était plus qu'un débris consumé par la flamme. 
Mistress Washington, sombre et folle tour à tour, 
Avec des pleurs, des cris, seule errait à l'entour, 
Redemandait sa fille, et de nos gens suivie, 
Cherchait partout son corps au défaut de sa vie. 
Mais nulle trace, hélas ! de ce corps adoré ; 
L'incendie en son cours l'avait-il dévoré ? 
Je ne sais ! mais depuis cette heure épouvantable, 
De mes nuits, de mes jours compagne lamentable, 
Je vois à l'horizon, sous mes yeux attendris, 
Flotter sa tête blonde et ce divin souris 
Qui, dans les premiers ans d'une union prospère, 
M'a versé dans le cœur les ivresses d'un père ! 
Enfant, de notre amour premier et seul trésor, 
Je t'ai pleuré seize ans et je te pleure encor !... 
Mais au signal de Dieu, captive encor la veille, 
A l'avenir nouveau l'Amérique s'éveille ! 



ACTE I 23 



Pour briser sous le fer l'ongle des léopards^ 
Les États sont unis ! ils m'appellent i je pars ! 
Nommé chef par la voix de la grande famille, 
J 7 ai tout concentré là ! la patrie est ma fille ! 



SCÈNE VIII. 

Les MÊMES, JACOB, s'avançant par impatience. 

JACOB. 
Commandant !... 

WASHINGTON. 
Quoi ? 

JACOB. 

De grâce, un moment d'entretien ! 
Seu 1 avec vous ! 

WASHINGTON, souriant. 
Seul ? 
JACOB, avec un grand sérieux. 
Seul ! 
WASHINGTON, à Arnold. 
Alors, souffrez !.. 

ARNOLD. 

Très-bien ! 
(11 salue et sort). 



24 WASHINGTON 



SCÈNE IX. 



WASHINGTON, JACOB. Il regarde s'il est seul, puis il 
s'approche de Washington , qu'il amène mystérieusement 
sur le devant de la scène. 

JACOB, comme récitant de mémoire. 
Celle qui d' Hudsonbaye habite la colline, 
Vous attend avant l'heure où le soleil décline. 
Un grand malheur survient! George ! hâtez vos pas ! 
Vous ne la verrez plus, si vous ne venez pas ! 

WASHINGTON étonné. 
Et qui t'a dit ces mots? 

JACOB. 

Une jeune inconnue 
Qui, sur la mer, ici, dans un canot venue, 
Le cœur triste d'abord, mais bientôt consolé, 
Disparut sur les flots après m'avoir parlé ! 
WASHINGTON. 

Hudsonbaye! une barque ! ah ! c'est elle ! c'est elle ! 
Un malheur ! et tu dis que sa terreur m'appelle ? 
Que si je ne viens pas bientôt, je la perdrai ?. . . 
Et c'est elle, Jacob, qui te l'a dit ?... J'irai 1 
JACOB. 

Excellence, Hudsonbaye est loin! bien loin! 

WASHINGTON. 

Trois lieues. 



ACTE I 25 

JACOB. 

Sans doute î assez avant dans les montagnes Bleues... 
WASHINGTON. 

Un terrain neutre ! 

JACOB. 
Eh bien !.. qu'importe ?.. j'en frémis ! 
Dans ce moment suprême, entouré d'ennemis. 
Si c'était une ruse .. 

WASHINGTON. 

Oh! non, Jacob ! 

JACOB. 

Un piège ! 

WASHINGTON. 

Un piège!., d'elle?., allons !.. 

JACOB. 

Ou d'un autre... 

WASHINGTON. 

Ah!. 

JACOB. 

Que sais-je? 
L'habit rouge est perfide et tend bien ses filets. 

WASHINGTON 
Eh quoi ? la trahison, Jacob ! 

JACOB. 

Ils sont Anglais ! 

WASHINGTON. 

Des soldats déloyaux ! est-ce que nous le sommes ? 



26 WASHINGTON 

JACOB. 

Les Anglais, voyez-vous, n'aiment pas nos grands hommes. 

WASHINGTON. 

Rassure-toi ! je suis prudent et... 

SCÈNE X. 

Les Mêmes, WANVERT. 

W AN VERT. 

Général, 
Howe, envoyé vers vous par le lord-amiral, 
Porteur d'ordres récents venus de l'Angleterre, 
Pour les communiquer vient en parlementaire. 

WASHINGTON. 

Qu'il vienne et rendez-hii les honneurs que je doi 
A ces deux majestés et d'un peuple et d'un roi. 

WANVERT. 
Le voici ! 

JÀCOB, à part. 
Le renard vient rôder... prenons garde ! 

SCÈNE XI. 

Les Mêmes, HOWE, sa suite. Elle reste au fond du 
théâtre ; il s'avance vers Washington et lui remet une lettre 
sous pli. 

HOWE. 

Général, c'est vous seul que ce papier regarde. 
Lisez donc! il s'agit de graves intérêts. 



ACTE I 27 

WASHINGTON. 

Entre le peuple et moi, wilord, point de secrets. 
Tout ce que je reçois, bien haut j'aime à le lire. 
(Il va à la cantonade et convoque tout le monde qui s'approche) . 
Amis, écoutez donc ce qu'on veut vous écrire. 



SCÈNE XII. 
Les Mêmes, WANVERT, ARNOLD, Soldats, peuple, etc. 

WASHINGTON, ouvrant la lettre et lisant, 
« Après tant d'indulgence, après tant de délais, 
Le général, au nom du parlement anglais, 
Au nom du souverain, son légitime maître, 
Accorde à Washington un mois pour se soumettre. 
S'il veut, sujet loyal, rentrant dans le devoir, 
Du monarque et du droit accepter le pouvoir, 
Sans retour sur sa faute et sans poursuite aucune, 
11 gardera son rang, son titre et sa fortune. 
La grâce est à ce prix I Mais ces jours révolus, 
L'Angleterre et le roi ne pardonneront plus ? » 

(Murmures dans la foule.) 
Enfants, cette missive, écrite avec l'outrage,. 
Me propose l'oubli de dix ans de courage ! 
Acceptez -vous ? 

TOUS. 

Jamais ! 



28 WASHINGTON 

HOWE, furieux. 

Si vous ne vous rendez !... 

TOUS. 
La mort ! plutôt la mort ! 

WASHINGTON. 

Milord, vous entendez ! 
Eh bien î au parlement c'est à moi de répondre. 
(Il déchire la lettre, la roule en morceaux et la jette à la mer. 
Ce billet à la mer ! qu'elle le porte a Londre ! 

Il revient à Howe.) 
Notre lutte n'est point, comme l'Anglais le croit, 
Une révolte... Elle est la conquête d'un droit ! 
Laboureurs, nous voulons cueillir notre industrie ! 
Citoyens, nous voulons posséder la patrie ! 
Nous repoussons un roi qui du fond d'un palais 
Nous pressure et nous charge au profit des Anglais ! . . . 
Ce peuple est assez fort pour se passer d'un maître : 
Nous sommes nation, milord, nous voulons l'être ! 

HOWE. 

Peut-être est-ce l'avis de vos treize cantons ; 
Mais la guerre dira si nous y consentons. 

WASHINGTON. 
Oui, la guerre ! de vous c'est ce qu'on doit attendre, 
Et nous savons comment l'Anglais sait la comprendre ! 
Sans pudeur, sans respect pour les droits les plus saints. 
Vous avez des soldats fait autant d'assassins. 
Cet amas d'étrangers, que votre or stipendie, 
Au sein de nos hameaux promène l'incendie, 



ACTE 1 JO 

Laissant les laboureurs sur la terre étendus, 

Tués dans leur cabane, à leurs arbres pendus ! 

Quand, grâce aux trahisons, aux lâchetés servîtes, 

Par le siège ou la faim vous nous pre-aêz nos villes, 

Vos skinners enivrés, vos écorcheurs pillards 

Massacrent sans pitié les vierges, les vieillards : 

Sous leurs toits embrasés, dans leurs maisons en flammes, 

Vous enfermez vivants les enfants et les femmes, 

Et Charlestown a vu dans ses murs écroulés 

Trois mille citoyens en un seul jour brûlés ! 

Vous lancez contre nous ces peuplades sauvages 

D'Indiens altérés de meurtre et de ravages, 

Peaux-Rouges. Mohicans. Delavarres, Sionx, 

Bien dignes en effet de marcher avec vous, 

Qui dans l'art de tuer formés par leurs ancêtres, 

S'arrêtent stupéfaits devant de pareils maîtres ! 

C'est peu! De chaque fosse entr'ouvrant les lambeaux, 

Vous allez remuer la cendre des tombeaux, 

Pour ravir aux cercueils, pleins de dépouilles chères, 

Les saints trésors d'amour des époux et des mères ! 

Mais l'indignation, qui rend les hommes forts, 

Vient armer les vivants du souvenir des morts, 

Et, du dieu des humains éveillant les colères, 

Le sang qui monte aux deux s'y condense en tonnerres ! 

Divisés par l'honneur et par l'humanité, 

Partez donc î entre nous il n'est point de traité ! 

Remportez avec vous voire réquisitoire ! 

Vous offrez le pardon ! nous offrons la victoire! 



30 WASHINGTON 

HOWE. 

La victoire !... Eh ! la mort, rompant vos bataillons, 
De vos meilleurs soldats engraisse les sillons ! 
L'Amérique s'épuise à ses triomphes même ! 
Sur vous la maladie a posé sa main blême; 
La fièvre, qui vous vient au caprice des vents, 
En centuplant les morts, énerve les vivants! 
Cherchez donc vos moissons! nous les avons brûlées ! 
Vos greniers sont détruits, vos fermes désolées ; 
Notre armée, à loisir usant votre bétail, 
Ou le dévore en masse, ou le tue en détail; 
Un poste est bientôt pris lorsque la faim le mine, 
Et pour notre allié nous avons la famine ! 
WASHINGTON. 

Mais pendant que le temps se perd à raisonner, 
J'oubliais... permettez, milurd, ( A Williams.) mon déjeuner! 

(Williams l'apporte : ce repas se compose de pain et d'eau. — 
Moment de silence. — Washington brise son pain et boit son 
eau avec le plus grand sang-froid pendant les mots suivants. 
Vous disiez donc, milord, qu'à des troupes vaillantes 
Il faut des plats choisis, des viandes succulentes? 
Oui, je sens ce que peut le suc des aliments, 
Et je sais la vertu des empires gourmands ! 
Mais nous, que Dieu dota d'un tempérament jeune, 
Je l'avourai, milord, nous craignons peu le jeûne : 
Pour être corrompu ce peuple trop nouveau 
Sait manger son pain sec et peut boire de l'eau ; 
Au rang de ses devoirs il met les abstinences : 
Me? soldats ne sont pas des hommes de finances, 



ACTE I 31 

Ils savent où nous mène un luxe empoisonneur : 
Qui sait vivre de peu garde aisément l'honneur ! 

howi:. 
Oui, mais grâce à cet or, vil pour votre âme altière, 
Nous saurons contre vous armer l'Europe entière ; 
Le Hollandais, vieux juif qu'un écu fait changer, 
L'Espagnol, dont la foi trouve en vous un danger, 
L'Allemand, ennemi de tout nouveau système, 
Jusqu'au plus libéral de tous, le Français même, 
Dont le roi plein de tact, de sens et de raison... 
(On entend un coup de canon lointain.) 



SCÈNE XIII. 
les mêmes, WANVERT. 

WANVERT, à Washington. 

Général, au point noir perçait a l'horizon : 
Une voile bientôt dans les airs se balance : 
Enfin, un beau trois-mâts se dévoile et s'élance ! 
Il débarque, et nos yeux enchantés et surpris 
Ont lu sur son drapeau : La Ville du Paris f 
WASHINGTON, avec entraînement. 

La Ville de Paris ! 

(Puis à lui-même et avec réflexion. 

Que vient-on nous apprendre ? 
Haut.) 
Amis, sur le rivage en foule allons l'attendre ! 



35 WASHINGTON 

(A Howe.) 
Je puis, quand ses marins nous demandent accès, 
Vous quitter un moment, milord. ils sont Français! 

(Grands cris au dehors. 

WILLIAMS. 
Restez ! entendez -vous ces cris d'heureux présage 
De Lafayette au loin saluer le passage ? 
(Grand mouvement pendant lequel Howe prend Arnold à part 
sans être vu de personne excepté de Jacob qui les examine.; 

HOWE, bas à Arnold. 
Voici notre réponse, Arnold.. . si votre appui... 
(Il lui remet une lettre.) 

JACOB, qui a vu l'action de Howe. 

C'est un complot. 

ARNOLD, bas à Howe et en mettant le papier dans son sein. 
Milord, je vous réponds de lui. 



SCENE XIV. 

les mêmes, LAFAYETTE, DE NOAILLES, D'ESTAIXGS, 
ROCHAMBEAU, DE GRASSE, CHASTELLUX, et 

autres officiers français. 

LAFAYETTE. 

J'apporte à l'Amérique avec sa délivrance 
La liberté qui flotte au drapeau de la France ! 
Salut, Américains ! salut, sol glorieux ' 
Et vous, divin soldat, sage et religieux. 






ACTE I 33 

Que confie à nos bras le roi chrétien, mon maître. 
Et que mon cœur aimait avant de le connaître, 
Accueillez ces guerriers liés à vos destins, 
Chastellux, Rochambeau, de Noailles et d'Estaings, 
Qui vienneut tous, nourris dans une autre croyance, 
A votre politique atteler leur vaillance ! 

(A Howe.) 
Général, pour l'honneur du pays, de son nom 5 
Nous vous devons encor quelques coups de canon ! 
Mais dans cette campagne où nous jouons nos têtes, 
Vous verrez si la France aime à payer ses dettes ! 

HOWE. 
Eh bien ! loyalement soldez-nous, cher marquis, 
Et nous serons tous là pour donner nos acquits. 

WASHINGTON. 

Amis, pour célébrer ces héros qu'on m'envoie, 
Donnons la nuit entière aux plaisirs, à la joie ! 
D'un accueil fraternel que leurs cœurs attendris 
Croient se trouver encore au milieu de Paris ! 
Que du peuple à leur voix l'allégresse réponde ! 
La France est bien venue en tous les lieux du morale. 

HOWE, à part, avec colère. 
Maudite nation ! 

WASHINGTON, aux Anglais. 
Seigneurs, et vous, milord, 
Au bal improvisé, qui scelle notre accord, 
Je serais enchanté de vous voir tous paraître : 
Mais le vice-amiral s'en fâcherait peut-être. 



34 WASHINGTON 

(Avec fierté.) 
Messieurs, de vos vaisseaux reprenez le chemin : 
Mais nous nous reverrons les armes à la main. 

^Tout le monde se prépare à sortir.) 

WASHINGTON, à demi-voix à Pauldings. 
Vite un cheval ! il faut que je parte sur l'heure. 
(Arnold, dont il ne se méfie pas et qui est près de lui, l'a en- 
tendu.) s 

PAULDINGS, à Washington. 
Seul ? 

VASHINGTON. 

Seul. 

» Pauldings sort pour exécuter cet ordre ; pendant que Washing- 
ton est occupé à en donner d'autres, Arnold s'approche vive- 
ment de Howe comme pour faire honneur à sa sortie et lui 
dit:) 

Jamais pour nous occasion meilleure... 

Au coteau d'Hudsonbaye une femme l'attend : 

11 y va seul... Partez sans perdre un seul instant. 

Sous le faux nom de George il pénètre auprès d'elle. 

Allez, et sitôt fait, donnez-m'en la nouvelle ! 

(Howe sort, et Arnold vient se replacer sans affectation auprès 
de Washington.) 

PAULDINGS, rentrant. 

Les ordres sont donnés, mon commandant. 

WASHINGTON. 

Merci i 

(À Lafayette. ; 
C'est peu français à moi de vous quitter ainsi, 



ACTE î 35 

Général. . . pardonnez. . . une crainte pressante 
M'appelle près d'ici : jusqu'au soir je m'absente .'. 
Mais Arnold que voici, comme je le pourrais, 
Saura de la soirée ordonner les apprêts, 
Et vous prouver, monsieur, qu'ici comme à Versailles, 
On danse quelquefois la veille des batailles. 

ARNOLD. 
Bien ! (a part.) Howe aura le temps d'arriver avant lui î 

JACOB, à lui-même. 
Je connais le chemin, Washington, je te sui ! 

ARNOLD, à part. 
Pour nous, en vérité, cette chance était faite î 
(Pendant ce temps-là, Washington, au fond de la scène, a changé 
de costume : il a mis sa redingote brune et pris un chapeau 
de voyage; il serre la main de Lafayette et se prépare à 
monter à cheval.) 

WASHINGTON. 

^u revoir ! je serai de retour pour la fête ! 



FIN DU PREMIER ACTE. 



36 WASHINGTON 



ACTE II 



Une cabane grossière bâtie à la façon des sauvages de l'Amérique; a 
gauche, au fond, une armoire de bambous ; à droite, un lit grossier de 
joncs et de feuillages ; aux murs, des éventails de plumes, des fleurs 
sèches, des plantes, un arc et des flèches, des lignes suspendues à des 
étais; des sièges en jonc, une ptite table d'écorce; sur la table, des 
tasses, un vase de terre, des rayons de miel, des fruits; au lit, un 
rideau en peau de tigre, etc., etc. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

XARA, seule, assise près de la table : elle a en main un éven- 
tail de plumes qu'elle était en train de disposer : elle le laisse 
tomber sur ses genoux ; elle devient rêveuse, et, regardant 
devant elle, elle semble recueillir ses souvenirs. 

C'était au jour naissant... à sa pale clarté 
Soudain je l'aperçus livide, ensanglanté ! 
Qu'il était noble et beau! des baumes de nos plantes 
Ma main baigna son front aux blessures sanglantes ; 
Il mourait, il vécut ! par moi seule sauvé, 
Par ma pitié guéri, par mes soins conservé, 
Et lorsqu'avec les siens, à la troisième aurore, 
Il rejoignit le camp, faible et souffrant encore, 
Son regard, qui, par moi, s'était rouvert au jour, 



ACTE II 37 

Me prit toute mon âme en me laissant l'amour ! 
A cet amour naissant par mon père arrachée, 
Après m'avoir perdue, André, m'as-tu cherchée? 
Mais sais- lu même, hélas ! quel horrible pouvoir 
Me sépara des lieux que tu devais revoir? 
Sais-tu que sur ces bords gémit mon existence 
Et qu'entre nous l'Hudson a jeté sa distance? 
Dieu lui seul près de moi pourrait guider tes pas, 
Et d'ailleurs, viendrais-tu si tu ne m'aimes pas? 
Rêve trop tôt fini, charme de ma pensée, 
Je renonce au bonheur dont vous m'aviez bercée ; 
J'adresse à l'espérance un éternel adieu, 
Et je pars sous l'abri de George et de son Dieu ! 

(Elle s'agenouille pour prier : la porte de la hutte s'ouvre ; An- 
dré paraît : il regarde Xara, la reconnaît et la contemple dans 
un muet ravissement. Il est déguisé en paysan. 

XARA, à genoux. 

Dieu, qui mêles un charme à nos larmes amères, 
Qui donnes aux enfants le dévouaient des mères, 
Toi qui sauves des vents les nids au ciel bâtis, 
Toi qui soutiens les pas du faible qui t'implore, 
Toi que, naïve et simple, une sauvage adore, 

Dieu des croyants, Dieu des petits ! 
Ecoute de ton ciel mes vœux, amour suprême î 
Veille aux jours de celui qui m'oublie et que j'aime, 
Lui, frère de mon âme et qui reçut ma foi! 
Défends-le des dangers d'une guerre cruelle! 
Garde-le pour sa vie... et pour sa sœur fidèle 

3 



38 WASHINGTON 

Qui te le recommande et n'espère qu'en toi! 

(André, qui s'était tenu ravi et immobile à l'écouter, s'avance 
vers elle avec tendresse.) 



SCÈNE IL 

XARA, à genoux, ANDRÉ. 

ANDRÉ. 

Heureux celui qu'un ange a mis dans sa prière, 
Qu'il soit époux ou fils, qu'il soit amant ou frère ! 
(A sa voix, Xara se lève, le reconnaît et tombe dans ses bras.) 
XARA. 

Ciel! c'est lui! 

ANDRÉ. 

Xara! 

XARA. 

Dieu... je te revois, André! 
Combien je t'appelais ! combien je t'ai pleuré 
Depuis ce jour fatal où, d'une voix farouche, 
Mon père en m'éveillant m'arracha de ma couche, 
Et m'entraîna, soumise à sa terrible loi, 
Loin de notre cabane, hélas ! et loin de toi ! 

ANDRÉ. 

Et moi, que j'ai souffert quand tu me fus ravie ! 
Quel morne désespoir s'empara de ma vie, 
Lorsqu'abordant ce seuil que lu m'avais ouvert, 
La hutte était fermée et tout était désert! 



ACTE II 39 

En vain je t'appelais ! à mon âme éperdue 

Le silence disait que je t'avais perdue ! 

Sombre, errant au hasard, pendant trois mois entiers, 

Des bois voisins du camp j'ai fouillé les sentiers, 

Demandant aux rochers, aux arbres, au rivage, 

Quelque chose de toi qui marquât ton passage! 

XARA. 

Accent des tendres cœurs qui s'entendent ainsi, 
Toi, tu souffrais là-bas ! moi, je souffrais ici I 

(Avec entraînement.) 
Larmes de noire absence, un instant vous efface! 

ANDRÉ, avec enivrement. 
Mon amour! 

L XARA. 

Mais qui donc t'a mis sur notre trace ? 

ANDRÉ. 

La ruse... un Indien, à mes présents vendu, 
De ton père en tous lieux compagnon assidu, 
M'apprit qu'abandonnant notre cause incertaine, 
11 allait accomplir une fuite lointaine, 
Et, regagnant ses bois avec un long détour, 
Passer par Huclsonbaye et partir sans retour. 
Hudsonbaye ! ah ! ce nom m'instruit de ton asile! 
Le fleuve traversé m'ouvre un accès facile, 
Et, tandisqu'à pas lents il parcourt ce chemin, 
Moi, j'accours aujourd'hui! car il viendra demain ! 

XARA. 

Je le sais... et mon âme en a frémi d'avance ! 



40 WASHINGTON 

Cette nuit le grand chef, qui là-bas le devance, 
M'a dit, troublant le calme où déjà j'espérais, 
Qu'il me faudra demain rentrer dans nos forêts! 
Retourner, juste ciel! dans ces huttes que souille 
Des hommes massacrés la sanglante dépouille! 
Y retrouver ces dieux, fétiches menaçants, 
Dont le culte est la mort, les tortures l'encens ! 
Ah! sous ses lois encor s'il faut que je retombe, 
Si je dois le revoir, autant vaudrait la tombe ! 

(Avec terreur et en se serrant contre André. 
Il vient ! 

ANDRÉ. 

Non, à son joug l'amour doit t'arracher.. 
Xara, tu m'appartiens et je viens te chercher ! 

XARA. 

Eh quoi ! malgré ma race horrible, sanguinaire?.. 

ANDRÉ. 

Ange des charités, tu n'as que Dieu pour père ! 
Qu'importe ton berceau, Xara, quand je te dois 
Le jour que je respire et le ciel que je vois ? 
Moi, ne pas t'adorer quand tu m'as fait revivre ! 
Ah! si la beauté charme et si la grâce enivre, 
C'est lorsque, transparente au travers de vos traits, 
L'âme, flambeau divin, brûle sous vos attraits! 
C'est lorsque, se voilant sous la forme charmante, 
La femme grande et pure illumine l'amante ! 
Ton visage, paré d'éclat et de pudeur, 
Du type le plus doux reproduit la splendeur ; 



ACTE II 41 

D'un père européen on te croirait la fille ; 

Dans tes regards d'azur c'est la candeur qui brille, 

Et ton front, ou la vie a posé sa fraîcheur, 

Comme un beau lys des champs resplendit de blancheur! 

Mais de toute vertu je trouve en toi l'emblème : 

Ton cœur est grand, ton aine est divine et je t'aime ! 

XARA. 

Puisque le ciel en toi me montre mon appui. 

Partons !... Mais... ô mon Dieu ! j'oubliais... je ne pui ! 

ANDRÉ. 
Quoi ! Mathoré s'approche, et lorsqu'à l'instant même 
Tu peux... 

XARA. naïvement. 
C'est que j'attends un autre encor qui m'aime, 

ANDRÉ, étonné. 
Un autre ? 

XARA. 

Qu'en ces lieux par hasard j'ai connu. 
Et qui me sauverait, si vous n'étiez venu ! 

ANDRÉ. 

Et quel est ce sauveur dont l'amitié fidèle... 
XARA. 

George. 

ANDRÉ. 

George î 

XARA. 

Voila le nom dont il s'appelle ! 



42 WASHINGTON 

C'est des Américains un grand chef respecté... 

Un matin qu'il passait de soldats escorté, 

Pendant que ses guerriers dormaient sous le platane, 

Il vint heurter lui-même au seuil de ma cabane ! 

Il entra... sur ce bord inculte, abandonné, 

De me voir jeune et seule il parut étonné; 

Il écouta ma voix, me demanda mon âge ; 

Puis je vis quelques pleurs couler sur son visage; 

Seize ans ! dit-il tout bas; ô regret i ô douleur! 

Je sentis que sa vie enfermait un malheur. 

Un sourire sécha ses larmes-effacées... 

Si je ne craignais pas d'attrister vos pensées. 

Je reviendrais parfois, dit-il avec bonté. 

Redemander encor votre hospitalité! 

Je ne sais à ces mots ce que je fis entendre : 

Mais je compris pourtant que je devais l'attendre. 

11 revint quelques jours après, et puis souvent: 

Je le vo\ais de loin marcher triste et rêvant ; 

Mais bientôt de son front, plein de sombres images, 

Ma parole semblait éclaircir les nuages. 

Moi, muette à ses pieds, j'écoutais ses discours : 

Des âges écoulés il rappelait le cours, 

Et vers sa sainte loi tournait mon cœur docile 

Dans ce livre sacré qu'il nomme l'Évangile ! 

C'est ainsi que pour'lui j'ai senti chaque jour 

Naître un sentiment tendre... autre que ton amour, 

Mais qui m'emporterait, heureuse, obéissante, 

Partout où le voudrait sa volonté puissante ! 



ACTE II 43 

Partir, quand je lui dis : Je crains quelque danger ! 
Partir, quand je lui dis : venez me protéger 1 
Quand il accourt, suivant ma prière pressante, 
Il croirait à ma mort en me voyant absente ! 
Non ! laisse-moi du moins le quitter sans regrets : 
Reste ! tu vas le voir et nous partons après ! 

ANDRÉ. 

Le voir! eh ! sais-tu bien que leur loi militaire 
Menace d'un gibet tout soldat d'Angleterre 
Qui, sans un sauf-conduit et semblant se cacher, 
Du camp américain tente de s'approcher? 

XARA. 

Quoi ! tu bravais la mort ! ah ! ton péril l'emporte ! 
Oui ! ta vie avant tout ! le reste, que m'importe ? 
Je ne balance plus ! viens, André, je te sui !... 
George, pardonnez-moi ! 

/ANDRÉ, écoutant. 

N'entends-tu pas?.. 



Fuyons ! 



XARA, avec joie. 

ANDRÉ, lui prenant la main. 

XARA. 
11 est venu ! je veux qu'il me bénisse ! 



C'est lui! 



AxNDRÉ. 

Tremble que d'un retard le sort ne nous punisse ! 



44 WASHINGTON 

XARA. 

Ne crains rien ! attends-moi... va... 

Elle lui montre le côté opposé à la porte. 

Ce chemin secret 
A travers le rocher conduit dans la forêt; 
Là, dans l'ombre caché, lu pourras reparaître 
Quand tu verras flotter ce voile à la fenêtre ! 
Je serai seule ici... c'est le signal, accours ! 
Va! ce moment pour George et puis à toi toujours ! 
(Elle lui tend la main : André y dépose un baiser et sort; elle 

court joyeuse pour ouvrir la porte : tout à coup elle s'ouvre et 

Mathoré paraît.) 

XARA, à part. 
Ce n'est pas George, Dieu î c'était lui, malheureuse! 
Lui' le chef redouté de ma race odieuse ! 



SCÈNE III. 

XARA, MATHORÉ. C'est un Peau-Rouee : il est armé 
d'un tomahawck^ hache indienne. Xara a reculé en le 
voyant et reste interdite et tremblante. 

MATHORÉ. 

Après trois mois, Xara, quel est ce sombre accueil? 
Suis-je pour vous un mort se levant du cercueil? 

XARA, s'avançaat vers lui. 
Mon père !.. 
(A part.) 

désespoir !.. 



ACTE H 45 

MATHORÉ. 

Après sa longue absence, 
Auprès du faible enfant quand le maître s'avance, 
Fille de nos déserts, pourquoi n'avez-vous pas 
Demandé ce que font vos frères des combats ? 

XARA. 

maître, apprenez-moi le destin de mes frères ! 

MATHORÉ. 

Pour l'Anglais et pour nous les destins sont contraires ! 
Pourtant, depuis le jour qui scella notre accord, 
J'ai strictement rempli mes promesses de mort, 
Et, fidèle à leur pacte, encor moins qu'à ma haine, 
Largement décimé l'armée américaine ! 
Et fuir ! fuir ! sans noyer dans leur sang odieux 
Ces pales ennemis plus puissants que nos dieux, 
Pour suspendre, en rentrant, au seuil de nos cabanes, 
La dépouille sanglante enlevée à leurs crânes ! 
Et Washington surtout... Washington ! ah ! je sens 
La haine, à ce nom seul, bouillonner dans mes sens ! 
Vengeance ! horizon noir, mirage de ma via, 
Tromperas-tu toujours ma rage inassouvie? 
Non !... d'un dernier effort voici venir le jour ! 
J'ai fait assez pour moi ! c'est enfin votre tour ! 
Si je vous amenai sur ce bord solitaire 
Où ne peut pénétrer aucun chef d'Angleterre, 
C'est que pour un Anglais votre amour allumé 
Brisait le grand dessein dans ma haine formé. 
Xara, dans nos forêts d'autres nœuds vous demandent. 

3. 



46 WASHINGTON 

XARA. 

Moi ! 

MATIIORÉ. 

Le chef toul-puissant des oiohauchs qui m'attendent 
Dans sa hutte avec lui désire vous mener, 
Et c'est ce noble époux que je vais vous donner. 

XARA, n part. 

Un mohican, grand Dieu ! 

MATHORÉ. 

Je vous ai réservée 
Pour la grande action en mon esprit rêvée. 
Je vais vous présenter aux vieillards du conseil 
Comme un être divin qui descend du soleil, 
En qui le grand Esprit \ersa le don suprême 
De lancer en marchant la foudre et fanathùme. 
Sacrée au nom des chefs, céesse du trépas, 
Contre l'Américain vous guiderez leurs pas ; 
Vous aurez pour devoir d'allumer leur courage, 
D'enflammer leur fureur, d'animer le carnage. 
En disant qu'un oracle a promis à vos coups 
Washington, le plus fort, le plus puissant de tous! 
Vous verrez au seul bruit des marches meurtrières, 
Accourir près de vous nos nations guerrières, 
Et, succombant bientôt sous cet immense effort, 
Washington et les siens dormiront dans la mort! 

XARA, à part, 

mon Dieu ! 



ACTE II 
MATHORÉ. 

Pour ce sort qu'à votre orgueil j'apprête, 
Nous allons aujourd'hui quitter cette retraite. 

XARA. 
Déjà? 

MATHORÉ. 
Pour fuir ce lieu que je ne dois plus voir 
Hâtez-vous d'accomplir votre repas du soir. 
(Xara, égarée et comme folle, se met à dispeser machinale- 
ment la table.) 



SCÈNE IV. 

Les Mêmes, HOWE. Il entr'ouvre la porte en entrant 
comme un homme qui cherche son chemin. Mathoré ; 
à sa vue, s'avance vers lui. 

MATHORÉ. 

Quel homme vient ici troubler ma solitude? 

HOWE. 

Pardon î de ce pays je irai pas l'habitude, 
Et... 

fil regarde Mathoré et le reconnaît.) 
Que vois-je ? grand chef des Anglais honoré, 
Est-ce toi, redoutable et sage Mathoré ? 

MATHORÉ. 
Moi-même... Eh mais !.. 

(11 le regarde pendant que Howe examine Xara,) 



48 WASHINGTON 

HOWE, à part. 

Serait-ce?., en effet... elle est belle! 
MATHORÉ, à Howe, en cherchant. 
Je te connais aussi. 

HOWE. 

Ton allié fidèle, 
Howe, qui tant de fois, suivant au loin tes pas, 
Admira ta vigueur sur les champs du trépas ! 

MATHOHÉ. 
C'est bien toi î laisse donc ma main presser la tienne ! 

HOWE. 

De grand cœur, Mathoré ! 

MATHORÉ, lui tendant la main. 
Donne ! 

HOWE. 

Voici la mienne ! 
(Ils se serrent la main. ) 
Puissent nos nations s'unir toujours ainsi ! 

MATHORÉ. 
Que leur soleil jamais ne s'éteigne obscurci ! 

HOWE, regardant Xara. 
Tombe l'Américain sous ma haine immortelle ! 

MATHORÉ. 
Périsse Washington ! 

HOWE, même jeu. 
Mort à George ! 
(Mouvement de terreur de Xara.) 
HOWE, à part. 

C'est elle ! 



ACTE TI 49 

(Haut.) 
Mon œil sur ce coteau ne voit que ta maison. 

MATHORÉ. 
C'est qu'elle est seule aussi sur ce bord de THudson. 

HOWE, à part. 
Bien ! 

(Haut.) 
Mathoré, c'est toi que je cherchais, 
MATHORÉ. 

J'écoute. 

HOWE, à part. 

Washington est à peine aux deux tiers de la route : 
J'ai le temps. 

MATHORÉ. 

Quel projet vers moi peut te guider? 
HOWE. 
Un service important que je viens demander. 

MATHORÉ. 

Le Peau-Rouge et l'Anglais sont faiis pour se comprendre ! 
Parle î quel est-il? mais avant de me l'apprendre. 
Permets à ton ami, dans sa fidélité, 
De L'offrir les tributs de l'hospitalité ! 
Repose, si tu veux, sur ce lit de feuillage 
Tes membres fatigués des lenteurs du voyage. 

HOWE. 

Non. 

MATHORÉ. 

Voici pour ta soif et voici pour ta faim, 

(11 lui montre la table préparée par Xara.) 



50 WASHINGTON 

HOWE, saisi tout à coup d'une idée. 
Ah ! volontiers. . quel est ce breuvage ? 

(Il s'approche de la table.) 

MATHORÉ. 

Le vin 
De l'érable, qu'aux bois les femmes indolentes 
Recueillent le matin pour les heures brûlantes. 

HOWE. 

C'est le tien? 

MATHORÉ. 

Moi ! fi donc ! le mien, c'est la liqueur 
Qui, pareille au volcan, fermente dans le cœur. 

HOWE. 
L'eau de feu dont la flamme en rêves se déploie 
Et sème dans les sens le délire et la joie ! 

MATHORÉ, s'animant. 
Oui, l'eau de feu ! 

HOWE. 

Nectar 3 à l'or même pareil, 
Qui verse dans l'esprit les rayons du soleil? 

MATHORÉ. 

Du grand Esprit là-haut c'est la boisson bénie ! 
Les enfants de l'Europe ont vraiment du génie ! 
L'eau-de-vie et la poudre, ils ont tout inventé 
Pour le bonheur du monde et de F humanité! 

HOWE, à part. 
Je le tiens ! 



ACTE II 51 

(Haut.) 
En veux-tu gagner clans la journée 
Plus que tu n'en pourras boire dans une année? 

MATHORÉ. 

C'est promettre beaucoup. 

HOWE. 

Qu'importe? tu l'auras. 

MATHORÉ. 

Parle donc! je ferai ce que tu prescriras. 

HOWE. 

Jure-le • 

MATHORÉ. 

Je le jure, infaillible mystère, 
Par mes ancêtres morts qui dorment sur la terre ! 
Puisse, si j'y manquais, le grand Esprit des cieux 
Ne pas me réunir au tombeau des aïeux ! 

(Pendant que MatKoré prononce son serment avec solennité 
sur le devant de la scène d'un côté, et que, de l'autre, Xara 
- le regarde avec terreur, Howe s'approche avec précaution 
de la table, et verse dans le vase préparé par Xara le contenu 
d'une petite fiole qu'il a tirée de sa poche. Mathoré, qui s'é- 
tait à demi agenouillé pour son serment, se relève lentement 
et avec dignité, et Xara, toujours effrayée, le suit des yeux ; 
pendant ce temps-là, Howe s'éloigne de la table et revient 
près d'eux.) 

MATHORÉ, à Howe. 
Maintenant que ma foi ne t'inspire aucun doute, 
Que faut-il accomplir ? 



52 WASHINGTON 

HOWE. 
Tu vas l'apprendre en route : 
Quand nous serons sortis, c'est moi qui t'instruirai. 

Viens ! 

Et ne démens pas ce que je lui dirai. 
MAÏHORÉ. 
Soit! 

HOWE, à Xara. 
Enfant, le grand chef, pour un projet de guerre. 
Va se rendre avec moi près des chefs d'Angleterre : 
Précédé d'une fête et suivi d'un festin. 
Sans doute le conseil tiendra jusqu'au matin ; 
L'Anglais accueille ainsi le guerrier qu'il honore. 
Et vous ne le verrez que demain à l'aurore. 

MATHORÉ, bas. 
C'est donc vrai ? 

HOWE, bas. 

Chut î 

AIATHORE. bas. 

J'entends. 

[Baut.) 

Allons, vite, en chemin î 

Soyez prête, Xara : je reviendrai demain. 

[D prend son tomahawck er sort avec Dowe. 



SCÈXE V. 

XARA. seule. 
Dieu ! libre ! libre encore, el sans qu'il me soupçonne! 



ACTE II 53 

Ah ! mettons à profit le moment qu'il me donne ! 
Oh non ! je ne veux pas attendre son retour î 
Fuyons ! mais où se cache André ? par quel détour 
Le chercher? quel massif l'abrite? où peut-il être? 

(Avec inspiration.) 
Ah ! mon signal ! de loin il va le reconnaître, 
Sortir de sa retraite, et dès qu'il paraîtra 
Je cours.... et George, ô Dieu î George, quand il viendra ! 
Mais George m'aime trop pour vouloir que je meure, 
Et c'est me perdre, hélas ! que de rester une heure. 
(Elle attache son écharpe à la fenêtre.) 
Mais viendra-t-il lui-même... et s'il ne venait pas!... 
(Elle écoute et pousse un cri de joie.) 
O ciel! de son cheval j'ai reconnu le pas... 
C'est bien lui, cette fois! c'est lui ! je suis sauvée î 
(Elle court au-devant de Washington, qui paraît sur le seuil.) 



SCÈNE VI. 

XARA, WASHINGTON. 

XARA, se jetant dans ses bras. 
Ah ! combien je bénis votre heureuse arrivée ! 

WASHINGTON. 

Sans votre appel pressant qui montre des douleurs, 
Vous ne mouriez pas vu... mais j'entendais vos pleurs l 
Nous donnons une fête aux envoyés de France : 
Les miens sont dans la joie et vous dans la souffrance ; 



54 WASHINGTON 

Il m'a fallu savoir quel malheur vous attend ; 
J'accours auprès de vous et repars à l'instant. 

XARA. 

Mon ami... 

WASHINGTON, souriant. 
Pour venir, il faut l'être... la plaine 
Est longue... la chaleur lourde... et pas une haleine! 
Pas d'ombrage ! un coteau sans arbres, escarpé. 

(Il s'assied fatigué auprès delà table.) 

XARA. 

En effet, votre front de sueur tout trempé... 

(Elle lui essuie elle-même le front î Washington met son épée 
sur un siège ; mais Xara la prend, la tire à demi du fourreau 
et la dépose sur la table, à portée de la main de Washington, 
avec un air tout à fait rassuré.) 

XARA. 
Bien! 

WASHINGTON, qui n'a pas pris garde aux mouvements 
de Xara. 
Et pas un ruisseau, quand ma lèvre altérée... 

XARA. 

Oui, mais aussi voilà, par mes soins préparée, 

Votre liqueur.,. 

(Washington prend le vase et veut s'en verser; mais Xara le 
prévient et lui en verse elle-même : Washington boit rapi- 
dement. ) 

WASHINGTON. 

Enfant ! que vos soins me sont doux ! 
Je ne sais pourquoi, mais quand je suis près de vous, 



ACTE 11 uï 

Fatigues du pouvoir, travaux, mélancolie, 
Sombre et triste regret, tout s'efface ! j'oublie! 
Hélas ! au souvenir mon rêve suspendu 
Croit retrouver en vous le bien que j'ai perdu ! 
Au passé douloureux un doux présent se mêle; 
Je me dis tout pensif : elle serait comme elle ! 
Et, comme si l'attrait devenait mon devoir, 
Chère enfant, je ne puis me passer de vous voir. - 

XARA. 

Noble cœur ! 

WASHINGTON, se levant. 
Mais pourquoi, dites, cette missive 
Ce matin a la fois et si triste et si vive ? 

XARA. 
Quoique mon front souvent vous ait montré d'ennuis. 
Vous ne m'avez jamais demandé qui je suis ï 
Vous ignorez le sang dont j'ai reçu mon être. 

WASHINGTON. 
Qu'importe en vous voyant celui qui vous fit naître? 

XARA. 
George, les vents du ciel vous ont-ils apporté 
Un nom, signal de meurtre et de férocité? 
Malhoro ... 

WASHINGTON. 

Mathoréî ce monstre... 

XARA. 

îi est... 
(Elle hésite.) 

Mon maître 



56 WASHINGTON 

Mon tyran... dans ces lieux il vient de reparaître... 
Il est ici... 

WASHINGTON. 
Grands dieux! 

XARA. 

Et demain, sans retour, 
11 va me ramener dans son affreux séjour ! 

WASHINGTON. 

Jamais I 

XARA. 

Dans votre ciel, avide de vous suivre, 
George, avec les chrétiens je veux marcher et vivre ! 
Sitôt que je pensai, je ne sais quels instincts 
M'emportaient au-delà des horizons lointains ! 
Dans cette solitude et sauvagç et profonde, 
Mon âme en ses désirs rêvait un autre monde, 
Et volait, égarée en d'étranges chemins, 
Vers une autre existence et vers d'autres humains. 
J'aspire à votre vie heureuse, calme, aimante, 
Que couronne de fleurs la liberté charmante, 
Bercée aux songes d'or qui venaient m' enflammer, 
Et qu'avec votre Dieu vous m'avez fait aimer. 

WASHINGTON. 

Loin de cette existence horrible et douloureuse, 
Fuyez donc chez un peuple où vous serez heureuse ! 

XARA. 

Ainsi vous voulez bien ce que j'ai désiré? 



ACTE II 57 

WASHINGTON, -lui pressant les mains. 
Ah!... 

XARA, s'agenouillant. 
Bénissez-moi donc '• je pars avec André! 
WASHINGTON. 
Quoi ! vous partez avec 9 . . . . 

XARA. 

Un chef de l'autre armée, 
Un guerrier comme vous et dont je suis aimée*! 
Il accourt me chercher, je l'aime et je le sui ! 

WASHINGTON. 

Mais quels saints nœuds, Xara, vous unissent à lui ? 

XARA. 

Quels saints nœuds ? mon amour ! 

WASHINGTON. 

Fragile et faible gage! 
S'il oubliait un jour 1g serment qui l'engage I 

XARA. 

Est-ce que Ton oublie ? 

WASHINGTON. 

cœur pur, sans détour, 
Qui livre ainsi son âme et sa vie à l'amour ! 
L'amour qui, la jetant aux périls qu'elle ignore, 
Peut la laisser bientôt plus orpheline encore ! 
Xara, vous ne pouvez partir avec André ! 

XARA. 

Que dites-vous? 



58 WASHINGTON 

WASHINGTON. 

f/est moi, moi, qui vous sauverai ! 
Au nom des droits sacrés que l'amitié me donne, 
Je conseille, Xara, mais au besoin j'ordonne ! 

XARA. 

Mais il va revenir... s'il me perd, il mourra... 

WASHINGTON. 

il saura votre asile et vous retrouvera. 

XARA. 

George, votre voix suprême, solennelle, 
Est un ordre que l'ange apporte sur son aile ! 
Vous vouiez, je vous suis !.. adieu, tristes forêts, 
Compagnons détestés, race que j'abhorrais, 
Au destin des heureux c'est Dieu qui me convij, 
Et je quitte la mort pour entrer dans la vie 1 
(Depuis quelque temps ou a vu Washington toucher son front et 
sa poitrine, comme étonné d'une sensation qu'il éprouve : on 
lit sur son visage les premiers effets du somnifère.) 

WASHINGTON, se disposant à partir. 

Venez quelle surprise !. . et qu'est-ce que je sens ? 

Quelle fatigue au sol relient mes pas pesants? 

(Il se lève avec peine.) 
Quel obstacle?... on dirait que, soudain retardées, 
Avec peine en leur cours remontent mes idées !.. 
Tout semble autour de moi prendre un aspect nouveau, 
Et les objets confus tremblent dans mon cerveau. 
Serait-ce la chaleur? mais non. . et ma coutume.. 
ciel! ce vin avait une étrange amertume... 



ACTE II 59 

XARA, épouvantée. 
Impossible ! 
(Elle s'arrête un moment, puis tout à coup avec une inspi- 
ration de surprise et d'effroi.) 
Et pourtant !.. ô terreur.. Mathoré !. . 

WASHINGTON. 

Quoi ! dans cette cabane aurait-il pénétre? 

XARA. 

Howe était avec lui. 

WASHINGTON. 

Quand déjà cette table... 

XARA. 

Grands dieux i Elle était prête... ô crime épouvantable!.. 

WASHINGTON. 
Eh quoi ? Howe lui-même... en ce lieu !.. Trahison !.. 
Howe dans ce breuvage a versé du poison ! 

XARA à part, en frissonnant. 
Mort à George! a-t-il dit! 

WASHINGTON. 

Mes yeux s'appesantissent ; 
De bruits inusités mes tempes retentissent; 
Un nuage de sang voile le ciel noirci... 
S'il en est temps encor, Xara, sortons d'ici ! 

(Il essaie de marcher.) 
Ah ! mon corps est frappé des glaces de la tombe ! 
. Mon pied ne peut mouvoir, mon bras lassé retombe ; 
C'est ainsi qu'ils ont pu me vaincre!., le poison... 



60 WASHINGTON 

Ct sont bien des Anglais ! Jacob avait raison !.. 
mon pays !.. 

(11 s'affaisse sur lui-même, et, soutenu par Xara, il va tomber 
sur le lit de feuillage.; 

XARA. 

Sa vie expire et l'abandonne ! 

(Elle se jette à genoux.) 
' Un miracle, ô Jésus! il peut revivre... ordonne! 
Toi que d'un cœur ému chaque soir j'honorai, 
Dieu bon ! 

(Se levant avec transport.) 
Ah! j'oubliais... 

(Elle va à la fenêtre et appelle.) 
A mon secours, André ! 



SCÈNE VII. 

Les Mêmes, MATHORÉ, HOWE. 

MATHORÉ. 

Que vois-je! c'est sur lui que le breuvage opère ? 

XARA. 

Ah ! si ce n'est pas vous qui le tuez, mon père, 
Vous savez les vertus des plantes des forêts, 
Sauvez-le ! . . . 



ACTE II 61 

HOWE. 

Quoi ! c'est lui !.. mieux que je n'espérais !.. 
(Il fait un signe : entrent des soldats et des matelots : l'un 
d'eux porte un tonnelet d'eau-de-vie.) 
Maintenant, Mathoré, voilà votre salaire ! 

MATHORÉ, joyeux. 

L'eau de feu ! quel bonheur ! 

(Il pose sur la table son tonnelet d'eau de-vie et se met indiffé- 
remment à boire en la versant dans une coupe d'écorce atta- 
chée à sa ceinture. Howe contemple Washington avec la joie 
du triomphe. ) 

XARA, sur le devant de la scène, 

Quel jour affreux m'éclaire ! 



SCÈNE VIII. 
Les MêmeS; ANDRÉ. Il court à Xara, qu'il croit seule. 

ANDRÉ. 

J'avais vu ton signal et j'accours à ta voix... 
Viens ! la nuit va bientôt s'étendre sur ces bois : 
Si nous voulons du fleuve essayer le passage, 
Il faut... 

MATHORÉ, à André, en s'approchant de lui. 
Que viens-tu faire ici, pâle visage ? • 
Loin du camp des Anglais lorsque pour toi j ? ai fui, 
Quel démon près de nous te rappelle aujourd'hui ? 
(Il lève sa hache sur André.) 
4 



6-2 WASHINGTON 

XAR\. retenant son bras. 
Arrêtez | 

HOWE. 

Respectez un chef de l'Angleterre ! 

MATHORÉ, abaissant sa hache. 

Un allié! 

[l\ retourne à la table et se remet a boire.) 
ANDRÉ à Uowe. 
C'est vous ? 

(à part. ) 
En ce lieu ? quel mystère ?.. 

XARA à André, avec désespoir. 
Perdus.'.. 

HOWE à part, en regardant André et Washington. 
Quelle idée ! 
.11 va fermer sur Washington le rideau et le cache.) 

AXDRÉ à Xara. 
Oui, perdus' 
HOWE à André. 

Depuis quand 
Avez- Vous sans un ordre abandonné le camp? 
S'absenter sans congé d'un poste militaire, 
N'est-ce pas déserter, major, en temps de guerre ? 

AXDRÉ indigné. 
Déserter, général 

HOWE. 
Parlez donc sans détour ! 
Quelle excuse ayez-vous à donner? 



ACTE II I 

ANDRÉ. 

Mon amour ! 
Punissez, j'y consens, ma faute criminelle : 
Milord, je suis heureux ! je meurs à cause d'elle ! 

HOWE feignant l'attendrissement. 
Allons ! mon cœur s'émeut à votre passion !.. 
Je pardonne ! 

XARA avec joie. 
Ah î 
(Mathoré veut parler : mais Howe lui fait un signe et il se 

t-iit.; 

HOWE à André. 
J'y mets une condition. 

ANDRÉ. 

Parlez ! 

HOWE. 
11 me faudrait un homme sur. fidèle, 
Pour une mission délicate. . . 

ANDRÉ. 
Laquelle ? 
Ordonnez : je suis prêt. 

HOWE. 

Vous me le promettez? 

ANDRÉ. 

Oui 

HOWE, lui montrant le-iit où est Washington. 
Vovez ceci ! 



64 WASHINGTON 

ANDRÉ. 

Ciel! et quel est? 

(Il va pour lever le rideau.) 
HOWE. 

Écoutez : 
C'est un grand officier de l'armée ennemie 
Tombé dans mon pouvoir et qu'il faut... 
ANDRÉ. 

Infamie ! 
Mais sur ce terrain neutre il est libre aujourd'hui, 
Et vous ne pouvez pas porter la main sur lui i 

XARA, serrant la main d'André. 
Merci ! 

HOWE. 

Mais le service et Tordre du roi !.. 

ANDRÉ. 

Comte, 
Le service du roi n'exige pas la honte : 
Allez chercher plus loin vos traîtres, monseigneur 1 
Je dois au roi ma vie et non pas mon honneur ! 

HOWE, avec sang-froid. 
Quel bruit pour un billet qu'il faut aller remettre ! 

ANDRÉ. 
Puis-je savoir, milord, l'objet de cette lettre ? 

HOWE. 

Parfaitement, major: dans les combats derniers 

Washington nous a fait d'illustres prisonniers ; 

Mais tels braves qu'ils soient, le mien en vaut bien d'autres; 



ACTE ÏI 65 

J'offre de l'échanger contre plusieurs des nôtres. 
J'indiquerai les noms; qu'on accepte, ou demain 
Celui qui dort ici, .que je tiens sous ma main, 
Ira, reconnaissant de vos phrases si belles, 
Subir le châtiment que l'on doit aux rebelles ! 
J'écris ! pendant ce temps, major, décidons-nous 1 
(Il se met à la table et écrit : André est irrésolu.) 

. XARA, s'approchant d'André comme pour s'agenouiller 
devant lui. 
Au nom du ciel, André, j'embrasse vos genoux ! 

ANDRÉ la relevant. 
Xara ! 

XARA. 

Ce qu'il demande il faut que je l'obtienne ! 
Si ce n'est pour sa vie, André, c'est pour la mienne î 
Celui que vous voyez par la ruse endormi, 
C'est lui que j'attendais... c'est George, mon ami S 
Partez dcnc... à l'instant revenez pour qu il vive ! 
Il veut que je vous fuie, il veut que je le suive ; 
Eh bien? sauvez ses jours, sauvez ses jours, André, 
Et la nuit soyez là, c'est vous que je suivrai ! 

ANDRÉ décidé. 
Votre lettre, milord ? 

HOWE. 

N'en donnez connaissance 
Qu à Washington... 

ANDRÉ. 

J'entends ! 

4. 



64 WASHINGTON 

HOWE, le prenant à part. 

Ou bien en son absence 
A sir Arnold. . lui seul... lui seul... absolument! 

wdré. 
Bien ! 

iiow e. 
Maintenant jurez sur l'honneur, par serment, 

Quels que soient vfls périls. île quoi qu'on vous soupçonne, 
De ne rien avouer sur vous ni sur personne ! 

\.M>RÊ. 
Je le jure, railord ! Si je fais mal ici, 
Vous en répondez seul ! 

HOWE. 

Soit! je l'entends ainsi ! 

Il lui remet la lettre/ 

ANDRÉ lisant la su script ion. 
A Washington. 

HOWE. 
Ce nom vous ouvre le passage : 
Allez, et qu'à bon port arrive le message. ■ 

ANDRÉ, mettant la lettre dans son bonnet de paysan. 
J'y cours... le général l'aura dans peu d'instants ! 

XARA. bas à André. 
Vole et reviens bientôt ! lu sais que je t'attends' 

(André sort. Xara se met à la fenêtre et delà lui adresse 
des souhiats par gestes.) 



ACTE II 67 



SCÈNE IX. 



XARA à la fenêtre, WASHINGTON toujours endormi 
HOWE sur ie devant de la scène, MATHORÉ, à table. 
Il se lève. 

HOWE à lui-môme. 
Jamais sur le hasard une intrigue fondée 
Par les événements ne fut mieux secondée. 

MATHORÉ 

Ainsi donc lu prétends, lorsque je te l'ai pris, 
Le leur rendre ? 

HOWE à part. 
Butor ! 

iHaut. 
Tu n'as clone pas compris 9 

MATHORÉ. 

Quoi ? 

HOWE. 

Tu n'as pas vu clair dans le fond de ma ruse?.. 

MATHORÉ. 

Voudrais- tu m' abus t ? 

HOWE. 

C'est André que j'abuse. 
(A ce mot que Xara a entendu, elle s'approche et écoute." 

HOWEàMathoré. 

Il ne soupçonne pas ce qu'il porte avec lui. 



68 WASHINGTON 

XARÀ à part. 
Ciel ! 

(Bile va à la fenêtre et fait un geste de rappel.) 
Il a disparu!., c'en est fait!,. Je ne pui... 
(Elle se rapproche d'eux pour entendre le reste de leur 
convention.) 

MATHORÉ. 

Quoi ? tout cela, mensonge ? 

HOWE. 

Oh ! non pas... politique. 

XARA, à part. 
Écoutons 

HOWE à Mattaoré. 

C'en est fait du sort de l'Amérique ! 
Le message secret qu'André va me porter 
Est le nœud d'un complot qu'il doit faire éclater. 
Cette nuit nos agents dans la ville en alarmes 
Vont semer le tumulte, et faire appel aux armes, 
Tandis que nos vaisseaux soutiendront leur effort 
Au signal qu'à minuit on donnera du port. 
Tout est prêt... à minuit 1* Amérique succombe, 
Et tous tes ennemis entreront dans la tombe ! 

MATHORÉ, brandissant sa hache avec joie. 
Ah ! 

XARA, à part. 
Nous verrons ! 

HOWE à ses gens. 
Et vous, maintenant avec moi, 
Transportez le captif sur les vaisseaux du roi ! 



ACTE II 69 

XARA. 

Sur vos vaisseaux, milord ! 

HOWE à Mathoré. 

Retenez cette femme ! 

XARA. 

Sur vos vaisseaux, milord ! mais vous êtes infâme ! 
Ce roi, qu'un tel forfait fait descendre si bas, 
S'il était devant vous, ne le permettrait pas ! 

HOWE. 
De ces vaines clameurs ne prenez point d'alarme ! 
Son épée et partons ] 

XARA. 

Ne touchez pas cette arme ! 
Pour défendre les siens, il la reçut, milord! 
Jl ne vous la rendrait, lui, que s'il était mort ! 
Je la brise, de peur que dans la main d'un lâche 
Son acier encor pur ne prenne quelque tache ! 

(Elle la brise et en jette les débris aux pieds de Howeo 
Contre un tel attentat je proteste en partant, 
Et j'en appelle au Dieu qui vous voit et m'entend. 
(Malgré les paroles de Xara, Howe sort avec les soldats et les 
marins qui ont enlevé le lit de Washington et l'emportent.) 

SCÈNE X. 

XARA, MATHORÉ. Celui-ci déjà ivre et chancelant, 
s'est remis à la table. 

XARA avec désespoir. 
Mon Dieu ! 



70 WASHINGTON 

MATHORÉ. 

C'est fait! tais- toi, Xara, laisse-moi boire ! 

XARA. 

Moi ! souffrir en silence ! oses-tu bien le croire ? 
Non ! je cours attendrir, au nom de l'opprimé, 
Le noble Washington dont il était aimé , 
Lui demander pour George et secours et vengeance, 
Et retrouver André qui près d'eux me devance ! 
Howe, et toi, Mathoré, soyez tous deux maudits, 
Lui qui paya sa tête et toi qui la vendis ! 

(Mathoré ivre et chancelant veut l'arrêter : mais Xara, d'une 
main ferme, pousse devant lui la table, où il trébuche. Elle 
sort. ) 



SCENE XL 



MATHORE ?euL 



Que dit-elle ? je crois qu'elle a fait des menaces !... 
Ah ! tu veux fuir !.. je vais m 'élancer sur tes traces ! . . 
Tu verras, vile esclave, et je te montrerai 
Si c'est ainsi qu'on parle au sage Mathoré ! 

(Il veut sortir et trouve devant lui à la porte Pauldings et Jacob 
qu entrent<euivis de miliciens : il recule devant eux.) 



ACTE I 71 

SCÈNE XII. 

MATHORÉ, PAULDINGS, JACOB, Miliciens. 

JACOB à Mathoré. 
Le général... 

MATHORÉ. 

Comment ! général ! quoi ! cet homme 
E4 un... 

JACOB. 
Où donc est-il? 

PAULDINGS, le menaçant de la crosse de son fusil. 
Réponds, ou je t'assomme!.. 
MATHORÉ. 
Il est parti pendant que je buvais... 

JACOB. 

11 ment... 

MATHORÉ. 

Howe Temmène ! vas les chercher... 

JACOB. 

Ciel! comment ! 
Howe ! . . 

MATHORÉ, 

Avec ses marins ! 

JACOB. 

Ho^Ye 1 ruse exécrable 1 
L'Amérique est perdue • 



72 WASHINGTON 

MATHORÉ. 

Ah ! ah ! oui : 

PAULDINGS, le frappant. 

Misérable ! 

JACOB l'arrêtant. 

Pas de meurtre... Emmenez-le!.. 

(Il écoute par la fenêtre.) 

Attendez ! Ah ! j'entends ! 
Eh oui ! je cours,., peut-être il est encore temps I... 
Mon Dieu qu'en ce péril votre bras me soutienne ! 
Prenez, prenez ma vie et conservez la sienne î 
(Il s'élance parla fenêtre tandis que les Miliciens tiennent 
en respect Mathoré étendu par terre.) 



TIN DU DEUXIEME ACTE. 



ACTE III 73 



ACTE III 



Cne salle de l'hôtel de Washington : au fond, une galerie qui se ferme 
avec de grandes portes et ouvre sur les appartements les plus reculés : 
à droite, sur le premier plan, un cabinet dont la porte ouvre sur le 
théâtre et dont le mur sans fenêtre va en retour dans la coulisse: il 
est censé éclairé ii l'extérieur; au-dessus de la porte de ce cabinet, le 
portrait de Washington; à gauche, une pendule longue, appliquée au 
mur; au premier plan, a gauche, une cheminée sans feu. 



SCÈNE PREMIÈRE. 

ARNOLD, TRYON. 

(Il fait nuit, sur le théâtre, mais on \oit, aux lumières qui pas- 
sent à travers les portes de la galerie, que l'on éclaire les 
appartements intérieurs. Arnold et Tryon entrent mystérieu- 
sement par une porte latérale.) 

ARNOLD. 

Voyez ! l'hôtel déjà pour le bal se décore. 

TRYON. 

Eh bien? de Washington pas de nouvelle encore? 

S 



74 WASHINGTON 

ARNOLD. 

Non. Je suis inquiet. 

TRYON. 

Au riez-vous de l'effroi ? 

ARNOLD, avec dédain. 
Ah! 

TRYON, riant. 
Du remords peut-être... il serait temps, ma foi ! 
Huit heures ont déjà passé sur son absence : 
Il n'est pas revenu... tirez la conséquence ! 

ARNOLD. 

C'est juste. 

TRYON. 

A l'œuvre donc! J'ai vu tous nos amis. 
Voici l'instant pour eux depuis longtemps promis. 
J'ai donné le mot d'ordre et leur ai fait connaître 
Qu'en armes cette nuit ils auront à paraître. 

ARNOLD. 

Poursuivez. 

TRYON. 

Aussitôt que vous aurez appris 
Que Washington est mort... 

ARNOLD, avec un mouvement. 

Mort ! dites-vous ! 

TRYON, avec indifférence. 

Ou pris, 
Nos chefs, qu'aux alentours j'ai laissés à m'attendre, 
Avec moi près de vous viendront tous pour s'entendre. 



ACTE Ili 75 

ARNOLD, effrayé. 



Dans le bal? 



TRYON. 

Dans le bal î Quoi de plus innocent ? 
Nous organiserons le complot en dansant. 

ARNOLD. 

Mais comment les instruire et de quelle manière... 

TRYON. 

Par un signal. 

ARNOLD. 

Lequel? dans la nuit? 

TRYON. 

La lumière. 
Si Washington échappe aux pièges préparés, 
Les salons au dedans seront seuls éclairés ; 
Si Washington est pris, seul fait qui nous importe, 
Vous ferez de l'hôtel illuminer la porte. 

ARNOLD. 

Bon moyen ! 

TRYON. 

Excellent! nous agirons après. 

ARNOLD. 
Allez donc! hâtez-vous !,.. Partez ! 

TRYON. 

Nous serons prêts ! 
(Il sort mystérieusement par la petite porte.) 



7fi WASHINGTON 

SCÈNE II. 

ARNOLD, seul. 

Maintenant, attendons ! Quel tourment que l'attente! 
Howe est sûr du succès du moment qu'il le tente; 
Mais de là-bas comment m'apprendra-t-il ici 
Ce qui me resle à faire et s'il a réussi ? 

SCÈNE III. 

ARNOLD, ANDRÉ. (Il entre comme un homme qui 
cherche à s'orienter, il a son costume de paysan.) 

ANDRÉ, à lui-même. 
Grâce à ces embarras que le bal a fait naître, 
Sans être remarqué, dans l'hôtel je pénètre. 
Maintenant il me faut parler au commandant; 
Mais où le rencontrer ? Quelqu'un ! Soyons prudent ! 

(Il examine Arnold.) 

ARNOLD, à lui-même. 
Ma fortune ou ma perte ! et douter ! quel supplice ! 

(Il aperçoit André.) 
Quel est cet étranger qui dans Tombre se glisse? 

ANDRÉ, à lui-même. 

Mais si j'interrogeais cet homme que je voi ? 



ACTE III 77 

ARNOLD. 

Ah! c'est un paysan! 

ANDRÉ, prenant l'air simple d'un villageois. 
Milord, excusez-moi ! 
Connaîtriez- vous pas quelqu'un que je désire? 

ARNOLD. 

C'est naïf... Quel es-tu? d'où viens-tu? 

ANDRÉ. 

D'York-Shire. 

Je suis un laboureur du plus proche canton; 
Je voudrais sur le champ parler à Washington. 
ARNOLD. 

Washington est absent. 

ANDRÉ, étonné. 
Absent ! 

ARNOLD. 

Ton audience 
Est close, mon garçon. 

ANDRÉ. 
Absent ! 

ARNOLD. 

Prends patience ! 
Reviens demain. . . un jour est bien vite passé. 

ANDRÉ. 

C'est que je suis venu pour un objet pressé. 

ARNOLD. 

Eh bien? attends, que diable ! 



78 WASHINGTON 

ANDRÉ, avec une expression qui n'est pas celle d'un 
paysan et que remarque Arnold. 

Attendre ! et l'heure passe ! 
(A part.) 
Si j'essayais de voir sir Arnold à sa place. 



• SCÈNE IV. 

Les mêmes, WANVERT; avec de la lumière : il s'approche 
d'Arnold sans voir André. — Pendant cette scène on 
éclaire le salon. 

WANVERT. 

Sir Arnold ! 

ANDRÉ, à parc. 
Sir Arnold! ah! c'est lui! 
ARNOLD. 

Que veut-on ? 

WANVERT. 

J*ai doublé pour ce soir les hommes de planton. 

ARNOLD. 

Bien. 

WANVERT. 

Des quartiers lointains la foule est accourue : 
Je la tiens à distance aux deux tiers de la rue. 
Mais la nuit est obscure et le concours est tel.., 
Faudra-t-il éclairer la porte de l'hôtel ? 
ARNOLD, vivement. 

Non pas... 



Soit! 



ACTE III 79 

WANVERT. 

Pourquoi ? 

ARNOLD. 

Plus tard... attends que je l'ordonne. 

WANVERT, avec humeur. 

(Il sort mécontent. ) 



SCÈNE V. 

ARNOLD, ANDRÉ. 

ANDRÉ, à Arnold vivement. 
Prenez ce billet qu'il faut que je vous donne ! 

(Il lui remet la lettre. Surprise d'Arnold.) 
C'est lui qui vous dira r.e qui m'appelle ici. 
ARNOLD 

Bien... et vous savez?... 

ANDRÉ. 

Tout. 
ARNOLD. 

Ce qu'il renferme? 

ANDRÉ. 

Aussi. 

ARNOLD. (Il ouvre la lettre et commence à la lire 
tout haut.) 
« Général, le major André... » 

ANDRÉ, le saluant en reprenant son maintien naturel. 
C'est moi qu'il nomme. . . 



80 WASHINGTON 

ARNOLD (Tout à coup il s'est arrêté, étonné des mots qui sui- 
vent, puis au lieu de continuer à lire tout haut, il fait un pas 
en avant et lit pour lui seul.) 

« Méfiez-vous de lui ! car c'est un honnête homme î » 
Ah ! ah !... — « 11 ne sait rien et ne doit rien savoir... » 

(A lui-môme.) 
Lisons bas. 

(I) continue à lire pour lui seul.) 

a Washington est en notre pouvoir; 
Captif, sur nos vaisseaux ma barque le transporte. » 
(Triomphant et joyeux, il ouvre la porte du fond, et, d'une 

voix haute) 
De l'hôtel Washington illuminez la porte ! 
(Mouvement dans le fond, après lequel on voit le reflet de la lu- 
mière. André, étonné, regarde tour à tour le fond du théâtre 
et Arnold qui continue à lire pour lui seul la lettre.) 
ARNOLD, après avoir lu. 
C'est bien ! 

(Il plie la lettre et la met dans sa poche.) 

ANDRÉ. 

Que faut-il dire à qui fait cet envoi ? 
ARNOLD» 
Que tout est convenu... qu'il peut compter sur moi. 
ANDRÉ. 

Ainsi, ces officiers que vous devez nous rendre 
Pour celui qu'on a pris... 

ARNOLD, à part. 

Je commence à comprendre. 
(Haut.) 
Ils vous seront rendus. Partez donc à l'instant 
Rapporter ma réponse à celui qui l'attend. 



i 



ACTE III 81 

ANDRÉ, avec effusion. 
Merci!.. . Nous, retournons vers Xara qui m'appelle ! 
Dieux ! est-il temps encor de revenir pour elle ? 
(Il veut sortir par la porte du fond, mais Arnold le ramène, 
et le fait passer par la petite porte latérale,) 



SCÈNE VI. 

ARNOLD, seul. 

Ah ! les fils du complot ont été bien tendus î 
(Regardant le portrait de Washington.) 
Washington, voilà donc dix ans d'efforts perdus ! 
Tu sauras aujourd'hui s'il est un dieu qui sauve 
De la haine d'Arnold et des pontons de Howe ! 
Me voila calme ! allons ! le bal peut commencer ! 



SCÈNE VII. 

ARNOLD, OFFICIERS AMÉRICAINS, invités. 
ARNOLD. 

Amis, dans nos salons accourez vous presser ! 
Que du travail des camps la fête vous délasse ! 
Le commandant en chef qu'un instant je remplace, 
Entre les passe temps vous invite à choisir : 
Sa consigne est gaîté, son mot d'ordre est plaisir ! 

5. 



82 WASHINGTON 

Que son absence ici n'ait rien qui les altère ; 

C'est un secret à lui dont je sais le mystère ! 

(Les officiers se dispersent dans les appartements. Entrée plus 
nombreuse d'invités et de dames ; entrent aussi Chastellux, 
Rochambeau, de iNoailles, de Grasse et autres Français : au 
milieu de cette affluence entre aussi Lafayette.; 



SCENE VIII. 

LES MÊMES, INVITÉS, OFFICIERS FRANÇAIS ET AMÉRICAINS. 

dames, etc., LAEAYETTE. 

LAFAYETTE, saluant. 
Sir Arnold ! 

ARNOLD. 

Général, soyez le bienvenu ! 

LAFAYETTE, cherchant des yeux. 
Où donc est Washington ? 

ARNOLD. 

Il n'est pas revenu. 

LAFAYETTE. 

Comment ? Que dites-vous ? Mais ce retard m'étonne ! 
Il devait présider la soirée en personne ! 



SCENE IX. 

les mêmes, TRYON. 

TRYON, entrant d'un air dégagé. 
Sir Arnold, recevez ici mon compliment. 



ACTE 111 83 

la porte illuminée est d'un effet charmant. 

(Bas.) 
Nous voilà tous ! 

(Entrent de côté et d'autre Herrefort, Cardonnel, Cunitigbam, 
Campbell, Drick, Martin et autres conjurés. ) 

TRYON, familièrement à Lafayette. 

Marquis, voulez-vous bien permettre ?... 
(Il lui offre la main, que Lafayette touche avec une répugnance 
polie. ) 

LAFAYETTE. 

Monsieur. . 

Il se mêle aux groupes.) 

TRYON, bas à Arnold. 
Vous avez donc quelque chose ? 

ARNOLD. 

Une lettre. 

TRYON. 

Ah! 

ARNOLD. 

Chut! 

TRYON, aux conjurés, avec intention. 
Le bal pour vous a, je crois, peu d'attraits? 

GUNINGHAM. 
Ma foi î... 

TRYON. 

Jouons d'abord, nous danserons après. 
(Bas à Arnold.) 

C'est donc fait ? 



84 WASHINGTON 

ARNOLD. 

Nous touchons au moment redoutable ! 

TRYON. 

Prenez place, messieurs, autour de cette table ! 

ARNOLD, à un domestique. 

Des cartes ! 

(Lafayette, préoccupé, est revenu de leur côté; pendant ce temps- 
là, les invités sont entrés dans les appartements du fond.) 

TRYON, à Lafayette. 
Général, si Ton vous défiait!... 

LAFAYETTE. 

Mille pardons, messieurs, je suis trop inquiet. 

(Quatre des conjurés se sont mis à la table de jeu, les autres se 
groupent autour etTryon fait le guet. On joue pour attendre 
que Lafayette s'éloigne.) 

LAFAYETTE, à lui-même. 
Quelqu'imprudence encor ! Savoir tout par lui- même, 
Tout connaître, tout voir fut toujours son système : 
Il sort seul, déguisé, sans insigne, inconnu... 
Sans gardes... Un malheur est bien vite venu ! 
Un si grand intérêt sur sa tête repose ! 
Ah ! ce retard pourtant doit avoir une cause. 

(Il sort seul, par le fond, sous le poids de sa préoccupation; la 
porte se referme sur lui. Les conjurés sont seuls : Arnold se 
îève de table et regarde autour de lui.) 



ACTE III 81 

SCENE X. 
ARNOLD, TRYON, les conjurés. 

TRYON. 

Nous sommes seuls enfin. . . 

ARNOLD. 

Bien seuls ? 

TRYON. 

Il n'est plus là. 

ARNOLD. 
Bien ! Lisez entre vous la lettre que voilà. 
11 leur donne la lettre : ils la lisent entre eux. Moment de 
silence.) 

ARNOLD. 

Voyez i tout est prévu... plus d'écueil, plus d'obstacle,. . 
Pour sauver l'Amérique il faudrait un miracle. 
N'hésitons pas ! Jamais plus facile moment 
Ne nous sera donné pour un soulèvement. 
Écoutez-moi donc tous et, qu'après, \otre audace 
Exécute les plans que ce billet nous trace ! 

Il brûle la lettre et poursuit. j 
Que ce soir nos amis, après s'être entendus, 
Dans les divers quartiers tout à coup répandus, 
Pour diviser la force ou guerrière ou civile. 
Occupent tous les points importants de la ville. 
Dans les hauts bâtiments qu'on prépare le feu, 
Pour qu'il soit allumé quand l'attaque aura lieu. 



SG WASHINGTON 

Quand minuit sonnera, qu'aussitôt l'incendie 
Apporte jusqu'en mer sa lueur agrandie : 
Les frégates, les bricks, les vaisseaux de transport 
Jetteront tout armés les Anglais sur le port ; 
Si, maîtresse un moment de rémeule naissante, 
La milice tentait d'arrêter la descente. 
Un flambeau tout à coup sortant du pont caché, 
Montrera Washington au grand mât attaché, 
Pour que des artilleurs la puissance asservie 
Redoute, en faisant feu, d'attenter a sa vie ! 
La ville alors se rend ; l'Amérique la suit : 
Le travail de dix ans s'achève en une nuit, 
Et le jour voit flotter, en éclairant la terre, 
Aux clochers de New-York le drapeau d'Angleterre ! 
(Assentiment des conjurés.) 



SCENE XL 

LES MÊMES, XARA. 

(Depuis quelque temps on Ta vue au milieu du bal traverser la 
foule dans son costume moitié sauvage, moitié civilisé : on la 
regarde, on l'examine, on se range avec curiosité sur son 
passage : elle plonge son regard dans les groupes et arrive à 
la porte du salon où est le petit cercle des conjurés et au mo- 
ment où Arnold finit son allocution.) 

XARA, à haute voix. 
Guerriers, lequel de vous est Washington ? 
ARNOLD. 

Grands dieux ! 



ACTE 111 «7 

TRYON. 

Que veut donc cette femme? 

ARNOLD. 

En croirai-je mes yeux ? 
Je ne me trompe pas ! c'est elle ! c'est bien elle ! 

XARA. 

Washington, réponds-moi ! c'est George qui t'appelle î 

ARNOLD, s'effaçant pour n'être pas vu de Xara. 
Elle, qui ce matin !... 

XARA, allant à eux. 
Étrangers, écoutez ! 

ARNOLD, à Tryon. 

Ne nous effrayons point. 
(Aux autres conjurés. ) 

Vous, mes amis, guettez ! 
(Il indique aux conjurés de veiller à la porte du fond pendant 
que Tryon s'approche de Xara : ils obéissent ; la porte du 
fond est ouverte : ils la ferment derrière elle. On entend la 
musique faible et lointaine dans les appartements.) 

XARA. 

Seigneurs, si vous saviez quels lâches stratagèmes 
Ont fait un prisonnier d'un de vos chefs suprêmes? 
Mais c'était peu ! Trompé par un vil imposteur, 
André n'apporte ici qu'un message menteur : 
Avec Howe en secret un des vôtres conspire ; 
Cette nuit tout éclate et cette ville expire : 
L'état qui va crouler, George qui va périr, 
C'est ce qu'à Washington je venais découvrir. 



8* WASHINGTON 

TRYON. 

Taisez-vous ! 

XARA. 

La mort plane et je pourrais me taire ! 

ARNOLD, bas à Tryon. 
Du complot tout entier elle sait le mystère. 

XARA. 

Oh ! répondez! André, dont j'ai suivi les pas, 
Doit être ici... d'où vient que je ne le vois pas ? 

TRYON. 

Que nous dit-elle ?.. George... 

ARNOLD. 

Est Washington lui-même... 
Déguisé sous ce nom... et captif... elle l'aime ! 

TRYON. 

Elle Faillie ! 

ARNOLD. 

Son cœur par la terreur troublé, 
N'aura point de repos qu'il n'ait tout révélé ! 

TRYON. 

Malheureux ! si sa voix jusqu'aux salons s'élance... 

ARNOLD. 

Il lui faut à tout prix imposer le silence : 
Qu'elle dise un seul mot et tout sera perdu !.. 

TRYON, lui montrant le manche d'un poignard caché sous 

son habit. 
Ce poignard... 



ACTE III 89 

ARNOLD. 

Oui, des cris et du sang répandu ! 
En accourant au bruit on pourra tout apprendre. 

XARA, étonnée de leur silence et des regards qu'ils jettent 

sur elle. 
Pourquoi me regarder ainsi ? 

TRYON bas à Arnold. 

Quel parti prendre ? 

ARNOLD. 

Restez! retenez-la... parlez-lui !.. dans l'instant 

Je vais... 

(Il se rapproche des conjurés et leur dit bas quelques mots : ils 
le comprennent, se consultent et l'approuvent. L'un d'eux va 
tenir la porte du fond; les autres s'approchent de Xara et 
l'entourent silencieusement en attendant un signal.) 

XARA, à Tryon. 

Conduisez-moi vers Washington : j 'attend ! 

TRYON, cherchant à gagner du temps. 
Il va venir. . 

ARNOLD, bas à Tryon. 
Tryon, le moment est suprême ! 
11 le faut. 

TRYON, à Xara, jouant la surprise. 
Et tenez... mais le voici lui-même ! 
Là... courez ! 

(Il lui indique le cabinet de Washington dont il lui ouvre la 
porte, elle s'y précipite; à peine est-elle entrée, que des 
conjurés y entrent après elle : on entend Xara dans le cabinet 
pousser un grand cri.) 



90 WASHINGTON 

XARA, dans le cabinet. 
Grands dieux ! ah ! 
(Arnold, Tryon et les autres conjurés regardent ce qui s'y passe]. 
TRYON, à Arnold. 
Quoi ! dans ce cabinet ! 
Celui de Washington ! si quelqu'un y venait ! 

ARNOLD. 

Et qui donc ? le complot éclate dans une heure ! 
Qu'importe qu'on l'y trouve après, ou qu'elle y meure? 

(Les conjurés qui ont entraîné Xara dans le cabinet en ressortent, 
Arnold en ferme la porte et retire la clef, qu'il jette au hasard 
dans la cheminée; le conjuré qui est à la porte du fond l'ouvre: 
entrent des officiers et invités, le verre à la main, à leur tète 
est Wanvert ; toutes les portes du fond s'ouvrent et laissent 
voiries appartements splendidement éclairés. Musique faible 
et lointaine.) 

ARXOLD. 

On vient ! chut ! 



SCÈNE XII. 

Les Mêmes, WANVERT, ROCHAMBEAU, CHAS- 
TELLUX, d'ESTAINGS. de NOAILLES, de GRASSE, 
BOUGAINYILLE > etc. , et autres officiers français. 
GREENE, DUNWODDE, HEATH, SCHUYLER, KXOZ, 

etc., et autres officiers américains. 

WANVERT. 

Mes amis, un toast au souvenir 
De tous les nobles cœurs que nous devons bénir. 



ACTE III 91 

ARNOLD, à voix basse aux conjurés qui se trouvent près de lui. 
A votre poste tous... et suivez ma consigne! 

LAFAYETTE. 

A Washington sauveur, le plus grand, le plus digne ! 
TOUS. 

Au chef libérateur ! 

ARNOLD, à part. 
Qu'il faudrait délivrer! 

ROCHAMBEAU. 

Au Congrès ! 

ARNOLD, à Campbell. 
De sa salle il faut vous emparer î 
(Campbell fait un signe d'assentiment et sort en se glissant 
derrière les groupes.) 

GREE NE. 

Au guerrier qui combat, triomphe et civilise! 

ARNOLD, bas à Cuningham. 
Du quartier de Greenwicb incendiez l'église ! 
(Même jeu que Campbell.) 

DUNWODDE. 

Au vaillant Lafayette ! 

HEATH. 

Aux alliés français ! 

ARNOLD, bas à Herrefort. 
Des murs aux Indiens vous ouvrirez l'accès î 
(Même jeu que les autres.) . 

DE GRASSE, 
Aux marins ! 



93 WASHINGTON 

ARNOLD, à Martin. 
Vous, du port vous couperez la chaîne 
SCHUYLER. 

A noire indépendance absolue et prochaine ! 

KNOZ. 
A la paix ! 

DUNWODDE. 

Au sallit de tous' 

GREENE. 

Au bien commun ! 
WANVERT. 

A la mort des partis pour qu'il n'en reste qu'un ! 

(Pendant cette scène on a vu Tryon veiller à la porte du cabinet 
où est Xara et écouter s'il y entend du bruit : on voit qu'il se 
félicite de ne rien entendre. 

TRYON, bas a Arnold. 
Tout est muet î 

ARNOLD, d'une voix haute. 
Eh bien ! maintenant à la danse ! 
Allons, orchestre, au poste, et vous tous, en cadence! 

LAFAYETTE. 

Et qui donc au plaisir oserait se livrer 
Quand Washington absent... 

ARNOLD. 

Il va bientôt rentrer. 

LAFAYETTE. 

Mon cœur est plein d'effroi. . . 

ARNOLD. 

Mais c'est de la démence ! 



ACTE III 93 

Allons ! qu'avec entrain le tourbillon commence î 

LAFAYETTE, à Arnold avec surprise. 
Quel calme î 

ARNOLD. 

Et vous, marquis, vous perdez la raison... 
Donnez l'exemple ! 

LAFAYETTE, près d'éclater. 
Arnold ! 
(Un grand mouvement s'opère dans le fond; on voit accourir 
Pauldings essoufflé ; des miliciens paraissent après lui en 
dehors de la porte.) 

SCÈNE XIII. 
Les mêmes. PAULDINGS. 

PAULDINGS. 

Trahison î Trahison ! 
Victime d'un complot infâme et sacrilège, 
Le commandant en chef est tombé dans un pic ô 'i: ! 

CRI GÉNÉRAL, 
Ah! 

ARNOLD, à part. 

Que dit-il? 

LAFAYETTE. 

Un piège'.... et d'où peux- tu savoir? 
La preuve î 

ARNOLD. 
Eh oui î la preuve ' 



94 WASHINGTON 

PAULDINGS. 

Ali ! vous allez l'avoir. 
(Il va à la porte, tire du milieu des miliciens Mathoré attachée 
une corde et le pousse devant lui.) 

SCÈNE XIV. 

Les mêmes, miliciens, MATHORÉ, attaché. 

MATHORÉ, mugissant avec colère. 

Heu! 

LAFAYETTE, à Pauldings. 

Parle ! 

PAULDINGS. 

Nous montions la garde dans la plaine, 
Soudain Jacob arrive et pale et hors d'haleine : 
Du commandant, dit-il, on menace les jours ! 
Avec mes miliciens je me haie : j'accours.,. 
Il montre une maison dont je brise la porte: 
Dans un réduit obscur j'entre avec mon escorte : 
Mais notre général, hélas ! n'était plus là... 
J'ai trouvé seulement la brûle que voilà ! 
(Il pousse d'un coup de poing Mathoré.) 

MATHORÉ, rugissant de nouveau. 
Heu! 

PAULDINGS. 
Voyez ! d'eau-de-vie il est encor mort-ivre... 
Pour qu'il vous dise tout, tenez, je vous le livre... 

(à Mathoré J 
Ne crois plus nous tromper ! parle enfin ! te dit-ui. 
Réponds-nous! qu'as-tu fait, brigand, de Washington? 



ACTE III 95 

Pendant le récit, Mathoré a écouté avec apathie et indifférence, 

mais au nom de Washington, il tressaille; son ivresse se 

dissipe, il se réveille.) 

MATHORÉ. 

Ah ! c'était Washington ! quoi ! Washington lui-même! 
Esprit du noir abîme ! anathème ! anathème ! 
Et ma rage fut sourde ! et je n'ai rien senti ' 
Et l'esprit de la mort ne m'a pas averti ! 
Mais ma colère au moins l'abandonne en pâture 
A des bras plus savants dansTart de la torture ! 
Les pêcheurs du grand lac l'ont pris dans leurs filets ! 
Washington est captif sur les vaisseaux anglais ! 

TOUS. 

Dieu ! 

(Moment de stupeur générale) 

ARNOLD, bas à Tryon. 

Pour préparer tout le moment est propice ! 
Sortons ! 
(Ils sortent tous les deux, chacun de son côté, inaperçu à cause 

de l'abattement général et en se glissant derrière les groupes.) 

SCÈNE XV. 

Les mêmes, hors ARNOLD et TRYON. 
WATNVERT. 

Qu'il meure ! 

PAULDINGS, 

Il faut inventer un supplice ! 



96 WASHINGTON 

LA FAYETTE. 
Arrêtez ! à quoi bon servirait l'immoler ? 
Un grand mystère existe... il peut le révéler! 
Chargez-le de liens pour qu'il vive et réponde î 
(On lui obéit; on garrotte Mathoré et on le jette dans un coin 

en attachant le bout de la corde à un des piliers du foyer. 

Pauldings le surveille, l'épée à la main. 

LAFAYETTE, avec désespoir. 
Washington prisonnier ! ô bassesse profonde 
Qui, n'osant regarder face à face un héros, 
Le frappe sourdement par la main des bourreaux î 
Vil peuple qui, posté dans une intrigue sombre. 
Comme un voleur poltron assassine dans l'ombre, 
Et là, dévalisant la gloire qui leur nuit. 
Craint de l'attendre au jour et l'attaque la nuit ! 

WAXVERT, pleurant. 
Mon commandant î 

PAULDINGS. 

L'ami des soldats î 

LAFAYETTE. 

Mon grand homme! 
Ombre sainte, échappée aux vieux tombeaux de Rome î 

(Secouant sa douleur et avec énergie.) 
Mais c'est peu de le plaindre, il faut le dégager î 
Chaque instant qui s'écoule ajoute à son danger î 
Allons demander compte à ces lâches corsaires 
D'un pareil attentat au droit sacré des guerres ! 
Français ! Américains! aux armes, compagnons ! 
Miliciens, à vos rangs 1 artilleurs, aux canons ! 



ACTE III 7 

Barques, vaisseaux et bricks, que sur l'eau tout s'élance ! 
Aux Anglais! 

TOUS. 
Aux Anglais î 

LAFAYETTE, tirant son épée. 

Marchons !.. 
(L'assemblée entière, électrisée par ces paroles et prête à partir, 
se trouve partagée en deux mass2s au centre desquelles est 
un large espace ; au milieu Lafayette est debout, son épée à 
la main; le regard plonge sans obstacle jusqu'au fond du 
dernier y-alon.) 



SCEiNE XVI. 

Les mêmes, JACOB, puis WASHINGTON. 

JACOB, il ouvre la porte à deux battants et crie d'une voix 
retentissante. 

Son Excellence ! 
(Washington paraît au fond, encadré dans le milieu de la scène; 
l'assemblée tout entière pousse à sa vue un cri de joie et de 
surprise. Lafayette se jette dans les bras de Washington ; 
Pauldings et Wanvert à genoux lui baisent les mains.) 

LAFAYETTE. 

Washington ! 

PAULDINGS. 

Commandant ! 

WANVEBT. 

Merci, mon Dieu! merci ! 

MATHORÉ, qui ne peut se remuer dans ses chaînes.) 

Qu'entends-je ! quelle voix! (avec fureur; lui ! de retour ici ! 

6 



!>s WASHINGTON 

WASHINGTON, à Lafayette. 
Mon ami ! 

LAFAYETTE. 

Quel bonheur ! 

WASHINGTON. 
moments pleins de charmes ! 
Parmi vous ! parmi vous ! laissez couler mes larmes ! 
Pauldings! Wanvert ! enfants!. 

LAFAYETTE. 

Vous nous êtes rendu! 
Quel miracle ! . . . 

MATHORÉ, à lui-même. 

Libre ! ah !... les Anglais l'ont vendu ! 

WASHINGTON. 

Oui î c'est moi ! c'est bien moi : je vous vois ! je respire ! 

Quelle scène? une main, que l'Angleterre inspire, 

Dans un breuvage affreux me verse le sommeil, 

Et, quand j'ouvre les yeux, quel horrible réveil ! 

J'étais seul, enchaîné ! ma main était captive, 

Et la barque où j'étais fuyait loin de la rive. 

On me transporte à bord et 1:, sous l'entrepont. 

Étouffant ma parole où l'injure répond, 

On me plonge, vaincu par la force et le nombre. 

Au pied du mat, au fond d'une cabine sombre, 

Où près des ais mal joints d'une couche en lambeau, 

Morne et silencieux, brûle un pâle flambeau; 

Réduit, d'où je ne vois, quand mon regard le sonde, 

Qu'un abîme... et la mer au loin large et profonde! 

C'était un songe affreux où je marchais courbé, 



ACTE 111 99 

Comme si dans l'enfer vivant j'étais tombé. 
J'écoutais au travers de ma porte fermée 
Passer et repasser la sentinelle armée, 
Et mes yeux se portaient du sein de ma prison. 
Sur New-York éclairé, brillant à l'horizon, 
Et j'étais là, captif sous des voiles anglaises ! 
Et ma pensée errait du navire aux falaises, 
Et mon âme, sentant se briser son ressort, 
Songeait à la patrie et pleurait sur son sort. 
Mes yeux, sur l'océan fatigués de s'étendre, 
Lentement se fermaient.. . Soudain je crus entendre, 
Mêlant au bruit des flots son accent ferme et doux, 
Comme une faible voix qui disait : Est-ce vous? 
Je m'approche... un canot sous l'avant se balance : 
Je saisis au hasard un câble qu'on me lance ; 
Élevant vers le ciel un cri reconnaissant, 
Je le fixe au sabord, je glisse, je descend ! 
Sur les flancs du vaisseau, prodige inexplicable ! 
Au-dessus de l'abîme un bras guide le câble : 
bonheur ! sous mes pieds se rencontre un appui : 
C'est le canot qui part et m'emporte avec lui ! 
Bientôt je touche au port... j'aborde enfin... j'arrive ! 
Une main prend la mienne et me rend à la rive... 
J'adore à deux genoux la divine faveur ! 
Je vous vois, vous embrasse !... Et voilà mon sauveur ! 
(Il prend Jacob par la main et le fait avancer au milieu de la 
foule. Lafayette, Wanvert, Pauldings et les autres entourent 
Jacob, qui d'un air grave lève les yeux au ciel, en repoussant 
leurs félicitations.) 



100 WASHINGTON 

JACOB avec solennité. 
Ainsi la vie humaine est soumise à ses règles : 
L'humble sauve les grands et l'écureuil les aigles. 

MATHORÉ, à part. 
Maudit enfant ! 

Pendant ce récit, Mathoré, oublié dans son coin, cherche avec 
ses dents à ronger ses liens. 

LAFAYETTE, joyeux. 

Messieurs, le ciel s'est éclairci ; 
Reprenez vos plaisirs, Washington est ici ! 

WASHINGTON. 

Amis, après un jour de lente inquiétude, 

» 

Mon âme malgré moi cède à sa lassitude : 
Songez que notre honneur de cette trahison 
Demain aux offenseurs doit demander raison : 
Allons donc tous chercher dans un sommeil paisible 
La force qui récrée et qui rend invincible ! 

MATHORÉ, à part. 
Demain ! bien ! nous \ errons ! 

LAFAYETTE. 

Général, votre main ! 

WANVERT. 

A demain, commandant! 

WASHINGTON. 

A demain ! 
MATHORÉ, à part, en riant. 

A demain ! 
Tout le monde sort sans songer à Mathoré que Pauldings lui- 
même oublie dans l'ivresse de sa joie.) 



ACTE 111 un 



SCENE XVII. 



WASHINGTON, MATHORÉ, dans son coin et rongeant 
toujours ses liens. 

WASHINGTON, se croyant seul. 
Je ne dormirai pas, moi ! moi que l'on menace î 
Qui sait quel coup nouveau peut tenter leur audace? 
Échoué dans ce piège où tu m'enveloppas, 
Howe, tu dois veiller î je ne dormirai pas î 

(Il regarde la pendule et s'assied.) 
Minuit bientôt ! mon Dieu ! maintenant que fait-elle ? 
Que devient, seule, en proie à sn terreur mortelle, 
Près d'un monstre hideux qui la tient sous sa loi, 
Xara, la pauvre enfant, orpheline sans moi ? 

( v Tout-à-coup il se lève. ) 
Comment la secourir? si j'envuyais près d'elle 
Williams, homme de cœur, ?mi sûr et fidèle, 
Qui, suivi d'une escorte et par Jacob conduit. 
Pour l'amener vers moi, l'enlève cette nuit.,. 
Donnons des ordres.... Ah ! 

(Il va pour ouvrir la porte de son cabinet : il met la main 
à la place où était la clé.) 
Quoi ! fermé?... 

(Il cherche dans sa poche.) 

Dans mon trouble 
J'ai... 

(On entend un gémissement.) G- 



103 WASHINGTON 

Quul gémissement?... Il écoute, mais non!... 
Nouveaux gémissements. 

Dieux! il redouble! 
Juste ciel ! c'est un cri d'angoisse, un cri de mort '• 

(Il cherche à ébranler la porte et à l'ouvrir.) 
Cette porte est rebelle et résiste à l'effort ! 
Ah ! par ici ! . . 

(Saisi d'une idée, il s'avance sur le devant de la scène, passe 
devant le cabinet et sort par le premier plan : pendant cette 
courte absence, Mathoré ronge de plus belle ses liens.) 

MATHORÉ. 
Quels nœuds ! sous ma dent qui les broie 
Ne pouvoir les briser, lorsque j'ai là ma proie ! 
(On entend au dehors le bruit d'une vitre qui se brise, puis la 
porte du cabinet s'ouvre et on en voit sortir Washington por- 
tant Xara dans ses bras : il la dépose sur un siège et rompt 
les liens qui lui étreignent les pieds et les mains. Xara, de ses 
mains libres enlève le bandeau qui lui couvre le visage.) 



SCENE XVIII. 

MATHORÉ; XARA, revenant peu à peu à elle, WASHING- 
TON, devant elle à genoux, épiant avec anxiété son retour à 
la vie. 

WASHINGTON. 

Mou Dieu ! 

XARA reconnaissant Washington et se jetant dans ses bras. 
George ! 



ACTE III 103 

WASHINGTON. 

Xara i 

XARA. 

C'est donc vous î 

MATHORÉ, à lui-même. 

Quelle voix ! 



Ah!... Xara 



XARA, à Washington. 
C'est bien vous, George, que je revois! 
(Avec joie.) 
Échappé de leurs mains ! 

WASHINGTON. 

C'est Dieu qui me ramène ! 

XARA, regardant le ciel avec reconnaissance. 
Et j'ai douté ! 

WASHINGTON. 

Mais, vous, quelle main inhumaine 
Osa?... 

XARA. 
Ceux que pour vous je suppliais ici. 

WASHINGTON. 

Parlez ! parlez! d'un mot tout peut être éclairci ! 

XARA. 

Lorsqu'on vous entraîna, tremblante, épouvantée, 
D'Hudsonbaye, en courant, vers la ville emportée. 
J'entre à la fête et là, parmi ces étrangers, 
J'appelle Washington et je dis vos dangers ! 
A vos deux noms, soudain une troupe farouche 



104 WASHINGTON 

Couvre d'un voile épais et mes yeux et ma bouche. 
Un nuage de plomb sur mon front a passé ; 
J'étais morte!... 

(Elle se lève et le regarde.) 

Je vis !.. . C'est tout ce que je sai. 

WASHINGTON. 

Ah! je n'en puis douter! quelque mystère horrible 
Semble nr environner d'une étreinte invisible ! 



SCÈNE XIX 

LES MÊMES, WILLIAMS; amenant André. 

WILLIAMS, à André. 
Avancez donc, jeune homme, approchez ou sinon,.. 
(André s'approche-^ 

XARA, à part, en le reconnaissant. 
André ! 

ANDRÉ, bas à Xara. 
Dieu ! gardez-vous de prononcer mon nom ! 

WILLIAMS. 
A la porte du Sud je me trouvais de garde ; 
Ce jeune garçon veut sortir : je le regarde. 
11 pâlit!.. . je lui parle... ii est plus pâle encor... 
Il cherche... il balbutie et puis m'offre de l'or ! 
De l'or ! ah ! diable ! ainsi prendre un soldat honnête ! 
Quand on cherche a corrompre, on n'a pas l'âme nette. 
Je l'amène ! S'il n'est pas un Anglais déguisé. .. 



ACTE 11 1 105 

WASHINGTON. 

Quelle lumière |... 

WILLIAMS, satisfait. 
Alors je fus bien avisé i 
11 est venu, dit- il, attiré parla fête : 
Je ne m'arrange pas d'une telle défaite; 
Arnold donnait un bal quand on perdit Boston. 

WASHINGTON, frappé de ce nom et comme par inspiration. 
Arnold ! Dieu! (Vivement.) Qu'on l'appelle ! 

WILLIAMS. 

11 n'est pas de planton. 

WASHINGTON. 

Cherchez- le... il le faut... 

WILLIAMS, regardant dehors. 

Mais, général, tout le monde 
Est parti... Je ne vois qu'un officier de ronde 
Qui rôde aux alentours, qui regarde... Ah ! ma foi ! 
C'est sir Arnold! 

ANDRÉ, à part. 
Arnold ! 

WASHINGTON. 

Bien! envoyez-le moi. 

(Williams sort.) 



106 WASHINGTON 

SCÈNE XX. 
Les mêmes, hors WILLIAMS, puis ARNOLD. 

WASHINGTON. 

Ah! nous allons savoir comment sa vigilance... 

ANDRÉ, à lui-môme. 
Songeons que mon serment m'ordonne le silence. 

(Entre Arnold. 
WASHINGTON, allant à lui. 
Sir Arnold... 

ARNOLD, anéanti en voyant Washington. 
Qu'ai-je vu? Dieu! libre!... (Haut.; Quoi! c'est vous 
Quel bonheur ?... (Il voit Xa r a.) Elle ! aussi! 

WASHINGTON, à Arnold. 

Le crime est parmi nous ! 
Mais Dieu, qui lui ravit sa première victime, 
Va de son doigt peut-être entrouvrir cet abîme ! 

(En regardant André. ] 
Un des chefs du complot... un des chefs est ici ! 

ARNOLD, balbutiant. 
Ici ! 

WASHINGTON. 
Devant mes yeux ! 

ARNOLD, à part. 

Il sait tout... 

WASHINGTON, montrant André. 

Le voici ! 



ACTE lïi 107 

ARNOLD, étonné. 
Qui? lui ! (A part.) Qui le ramène et par quelle imprudence? 
Sommes-nous découverts? 

(Regardant la pendule.) 
Pourtant l'heure s'avance ! 
WASHINGTON, à André. 
Jeune homme, expliquez-vous ! dans quel but et comment 
Pénétrez-vous chez nous dans un pareil moment ? 
Vous êtes imprudent, si vous n'êtes un traître ! 

ANDRÉ. 
Et qui donc êtes-vous pour me parler en maître ? 

WASHINGTON. 

Washington ! 

XARA. 

Eh quoi? vous... 
(Mouvement d'André : Xara contemple Washington avec 
admiration.) 

WASHINGTON. 

Répondez ! t ? 

ANDRÉ. 

Je ne pui ! 
lÏÏathoré, qui a fini par ronger ses liens et se trouver libre de 
ses mouvements, se lève et s'approche au grand étonnement 
de tous.) 

MATHORÉ. 

Puisqu'il ne répond pas, je parlerai pour lui 
XARA. 

Ciel! 

(A la vue de Mathoré, elle se réfugie auprès de Washington, 
comme pour se mettre sous sa protection. ) 



108 WASHINGTON 

WASHINGTON. 

Ah ! qui que tu sois, parle! éclaircis mon cloute i 

ARNOLD, à part. 
Nos secrets en ses mains ! 

MATHORÉ, à Washington. 

Auparavant, écoute ! 
Moi, que tu vois, je suis l'illustre Mathoré, 
Grand chef dans ma tribu, puissant et vénéré ! 
Une nuit, commandé par un pale visage, 
Un torrent de guerriers surprit notre village : 
Ma tribu combattit cet essaim dévorant 
Sur les pas de mon fils, marchant au premier rang; 
Le grand Esprit fâché nous ravit la victoire: 
Suivi des miens,, bientôt je dus m'enfuir sans gloire. 
Abandonnant mon fils, fameux entre les forts, 
Sous le plomb meurtrier tombé parmi les morls. 
Des tigres et des loups il resta la pâture, 
Et sans doute aujourd'hui, privé de sépulture, 
Il est errant, chassé de la terre et des cieux, 
Parce qu'il ne dort pas auprès de ses aïeux. 
Voilà l'injure ! Eh bien ! l'auteur de cet outrage, 
Qu'aux nuiis qui le cachaient redemandait ma rage, 
Que j'ai cherché, qu'enfin face à face je voi, 
Ce meurtrier d'un fils, c'est Washington, c'est toi ! 

WASHINGTON. 

Eh bien? 



ACTE III 10Ô 

MATHORÉ, montrant André. 
Et maintenant, puisqu'il prétend se taire, 
Je vais de sa présence éclairer le mystère ! 

ARNOLD, à part. 
Lui * comment le sait-il ? 

MATHORÉ. 

Il portait un billet 
Qu'à l'un de tes grands chefs Howe même envoyait. 

WASHINGTON. 

Et le nom de ce chef? 

MATHORÉ, montrant André. 

Lui seul peut te l'apprendre. 

WASHINGTON. 

Qu'enfermait ce billet? 

MATHORÉ. 

C'est facile à comprendre : 

Un complot, qui, comptant d'innombrables soutiens, 
Doit livrer aux Anglais l'Amérique et les tiens! 

ANDRÉ. 

Tu mens! moi. d'un complot instrument et complice! 

WASHINGTON. 
Dieu ne permettra pas, lâches, qu'il s'accomplisse ! 

(A la cantonade.) 
Venez, vous qui m'aimez, accourez tous ici ! 
Williams, Wanvert, Pauldings 1 



llu WASHINGTON 



SCENE XXI. 

Les mêmes, WILLIAMS, WAXVERT, PAULD1XGS, 
puis JACOB, aussitôt après eux. 

LES TROIS MILICIENS, ensemble, 
Nous voila ! 

JACOB. 

Me voici ! 
Vous ne m'appelliez pas : mais moi, toujours je veille ! 

MATHORÉ. 

Ah! te voilà bien fier d'une escorte pareille ! 
Trois hommes! cet enfant que soulève mon bras... 

(Il enlève, en riant, Jacob d'un bras.) 
Ah! c'est donc toi, petit, toi, qui le défendras? 

WASHINGTON. 
Ta haine un peu trop tôt à parler se hasarde. 

MATHORÉ. 

Le sage Mathoré ne fait rien par mégarde... ■ 
Va! le complot est mûr et, si je t'en pariais, 
C'est qu'il est préparé par la main des Anglais. 
A la voix de l'airain, sonnant l'heure fatale, 
Tu vas voir la révolte emplir ta capitale; 
Tout va jeter un cri, tout va se soulever ! 
C'en est fait, Washington, qui pourrait te sauver ? 

WASHINGTON, levant la main au ciel. 
Dieu! 



ACTE II [ 111 

MATHORÉ. 

Qu'est-ce que ton Dieu ? 

WASHINGTON. 

La suprême justice, 
Qui ne permettra pas qu'un grand peuple périsse, 
Qui sous le châtiment se plaît à le courber, 
Mais toujours le relève alors qu'il va tomber ! 

MATHORÉ. 
Qu'il l'essaie ! 

WASHINGTON. 

Il l'a fait déjà ! car sa vengeance 
Tremblants et désarmés vous jette en ma puissance l 

MATHORÉ. 
Non ! tu ne nous tiens pas ! c'est nous qui te tenons ! 
Qu'importent tes soldats, tes armes, tes canons ? 
Faut-il glacer d'un mot ton orgueilleux sourire ? 
Vois ce cercle d'émail où le temps se fait lire ! 
D'une oreille attentive entends son premier bruit ! 
Tout sera consommé quand sonnera minuit ! 
JACOB, à lui-même. 



Minuit. 



(Il sort précipitamment et mystérieusement.) 

SCÈNE XXII. 

Les mêmes, hors JACOB. 

WASHINGTON. 

Eh bien ? marchons ! dispersons les rebelles ! 



112 WASHINGTON 

(A la cantonade.) 
La révolte s'approche... En avant, mes fidèles! 
Tous les cœursKlévoués accourront sur mes pas ! 

MATHORÉ. 
Tes soldats sont trop loin, ils ne t'entendent pas ! 
Tu les verras passer, faible troupeau qui tombe, 
Du sommeil de leur couche au sommeil de leur tombe ! 
Toi, quand tu périras, tout bas, je te dirai 
Deux mots qui te feront mourir désespéré ! 

WASHINGTON. 

Crois-tu nous voir pâlir aux cris de ta menace ? 
\mis, auprès de moi venez prendre une place ! 
Aux coups des assassins nous irons nous offrir, 
Et, quand on ne peut vaincre, on peut du moins périr ! 

ARNOLD, à part. 
Et je ne puis donner le signal ! 

MATHORÉ, à Washington. 

Vois ! personne ! 
Ecoute 1 ah! ton horloge est le premier qui sonne î 

(La pendule du salon sonne les douze heures.) 

ARNOLD, à part. 
Minuit ! 

XARA. 

Moment affreux de terreur et d'effroi ! 

MATHORÉ. 

Ecoute! maintenant c'est le tour du beffroi ! 

Quand le douzième son remplira ta demeure... 

(On entend le premier quart/ 



ACTE III • lia 

WASHINGTON. 

Dieu sauve la patrie ! 

(On entend le second quart.) 

MATHORÉ. 

Ecoute encore !... 
(La cloche du beffroi sonne, mais une heure seulement.) 

WASHINGTON. 

Une heure ! 
(Il prête l'oreille : silence général au dehors. Mathoré, furieux, 
s'avance vers Washington; mais Xara s'élance entre eux, 
ainsi qu'André qui s'apprête à le défendre. Washington fait 
signe aux miliciens de s'emparer d'André et de Mathoré.) 



FIN DU TROISIEME ACTE 



114 WASHINGTON 



ACTE IY 



La salle des conseils de guerre 



SCÈNE PREMIÈRE 

LAFAYETTE, WANVERT, WILLIAMS, ARNOLD, 

TRYON, JACOB. Ils sont en cercle. 

LAFAYETTE, un papier à la main. 
Le congrès à Jacob vote un remercîment, 
Et, pour éterniser son jeune dévouaient, 
D'un élan général, l'assemblée attendrie 
Proclame l'orphelin l'enfant de la patrie. 

JACOB, recevant le décret. 
Moi ! le pauvre orphelin, par l'État adopté! 
Qu'ai-je donc fait? bien peu de chose, en vérité î 
Mathoré nous criait : Voilà minuit qui sonne ! 
C'est l'heure ! Qui pourra vous défendre? personne! 
Ah! me dis-je, personne! eh bien? ce sera moi ! 
Je m'échappe... je cours... je m'élance au beffroi! 
L'heure sonne... j'arrête à l'instant qu'elle gronde, 



ACTE IV 115 

Le batir.nl qui descend pour frapper la seconde : 
J'écoute... pas de bruit... tout se tait... bien jugé... 
Se croyant en retard, personne n'a bougé i 
Dans la sphère où le ciel a mis son industrie, 
Chacun fait ce qu'il peut pour sauver la patrie. 

SCÈNE II. 

Les mêmes, PxUJLDINGS. 

PAULDLXGS, à Lafayette. 
Général, \Yashington au conseil vous attend. 

LAFAYETTE. 

C'est bien! 

JACOB. 

Et moi, tout fier de mon titre éclatant, 

Je vais, en bon chrétien, avec une prière, 

Déposer ce décret au tombeau de ma mère. 

(Tous sortent, excepté Arnold et Tryon qui sont aux deux ex- 
trémités du théâtre : une fois seuls, ils se regardent en croi- 
sant les bras.) 



SCENE III. 
ARNOLD, TRYON. 

TRYON. 

Eh bien? Arnold.,. 



116 WASHINGTON 

ARNOLD. 

Vaincus ! 

TRYON. 

Et vaincus sans combat ! 
Mais on n'est pas de ceux qu'un pareil coup abat; 
Nous le réparerons ! d'excellentes nouvelles 
M'arriventde Clinton et de Howe. 
ARNOLD. 

Lesquelles ? 

TRYON. 

La flotte, ce ma Lin, a reçu des renforts : 
Des monts et du rivage on dégarnit les forts ; 
L'attaque se prépare, et, si je ne m'abuse. 
La force enlèvera ce qu'a manqué la ruse. 
L'échec de cette nuit n'est qu'un malentendu: 
Et si vous nous aidez, rien n'est encor perdu ! 

ARNOLD. 

Vous aider ! moi ! 

TRYON. 

Parbleu : 

ARNOLD. 

N'y comptez plus ! 

TRYON. 

Qu'entends -je? 

ARNOLD. 

Mes yeux se sont ouverts et ma volonté change ! 
Puisqu'en fait de complots Howe est un maladroit, 



ACTE IV JI7 

Je le laisse à lui seul, je rentre clans mon droit . 
Comme moi. sauvez-vous à l'ombre du silence ! 
Si ce n'est mes remords, imitez ma prudence! 
La raison fixe enfin mes vœux irrésolus î 
Elle parle ! Il suffit î je ne conspire plus. 

TRYON, à part. 
Puisqu'il faut que sans toi l'affaire se consomme, 
Nous nous en passerons. 

(Haut et en le saluant avec ironie.) 

Au revoir, l'honnête homme î 
Il sort en riant. 



SCÈNE IV. 
ARNOLD seul, le suivant des yeux. 

Eh bien, oui, je veux l'être... ou du moins le sembler 
Washington plus que vous, Tryon. me fait trembler... 
Assez, assez d ; ennuis pour un crime inutile ! 
Le hasard a brisé cette trame subtile; 
Washington contre moi n'a pas même un soupçon ; 
Sachons mettre à profit cette grande leçon î 
Ma réputation n est pas même entamée ; 
A tout prix maintenant sauvons ma renommée ! 



11* WASHINGTON 



SCÈNE V, 



ARNOLD, WASHINGTON, DUNWODDE . HEATH , 
SCHUYLER. GREENE. DE NOAILLES, DE CHAS- 
TELLUX, ROCHAMBEAU. LAFAYETTE. 

WASHINGTON. 

Oui, messieurs, nous suivrons les ordres du congrès. 
11 soumet l'attentat à vos justes arrêts! 

D'un pouvoir sans appel sages dépositaires. 
C'est à vous d'appliquer ies rigueurs militaires. 
À nos braves amis, juges Je ce procès. 
Je vous adjoins aussi, vous, nos amis français, 
Fils d'une nation d'honneur tout enflammée, 
Où le mot ; traître ! manque au livre de l'armée : 
Heureux si du débat les sinistres splendeurs 
Peuvent de nos périls sonder les profondeurs! 
Que dans une heure ici ie conseil se rassemble ! 
Allez, messieurs ! 

[Ils se disposent à sortir ; Washington prend le bras d'Arnold et 
l'arrête .) 

Et vous, restez. Arnold?... 

ARNOLD, bas et avec émotion. 

Je tremble ! 
(Tons sortent, hors Arnold er Washington.) 



ACTE IV 110 



SCENE VI. 

ARNOLD, WASHINGTON. 

WASHINGTON. 
Avant que du conseil la haute autorité 

Ne fasse de la nuit jaillir la vérité, 

Ne pourriez-vous, Arnold, me nommer le coupable, 

Pour cette œuvre honteuse esprit sûr et capable, 

Par de jaloux instincts clans la haine endurci, 

Et que cet étranger savait trouver ici ? 

Si l'amour du pays, si sa gloire vous touche. 

Que ce nom, pour moi seul, sorte de votre bouche, 

Et, quand vous l'aurez dit, lorsque je connaîtrai 

Cet homme.,. 

ARNOLD. 

Eh bien, alors?.. 

WASHINGTON. 
Alors... (Avec solennité.) je lui dirai 
Quand l'honneur d'un soldat a subi quelque tache, 
Mourir est son refuge et survivre est d'un lâche ! 
ARNOLD. 

Quoi?... 

WASHINGTON. 

D'un arrêt honteux rien ne peut vous sauver : 
Faites-vous donc justice au lieu de la braver! 
Si de pudeur encor votre âme est animée, 
De l'opprobre d'un seul ne souillez pas l'armée ! 



120 WASHINGTON 

ARNOLD. 

En vain, partout je cherche, et mon œil étonné.. 

WASHINGTON, à part. 
11 ne se trouble pas ! 

ARNOLD, à part. 
Il m'avait soupçonné ! 
WASHINGTON. 
Ah ! je découvrirai cet horrible mystère ! 

(A la cantonade.) 
Pau'dings, faites entrer l'agent de l'Angleterre! 



SCENE VII. 

Les mêmes, ANDRÉ, amené par PAULDINGS, et des 

soldats qui se retirent aussitôt. 

WASHINGTON, à Arnold. 
Le voici ! 

ARNOLD, à part. 
Sur l'abîme où je suis suspendu, 
Qu'il prononce un seul mot, un seul, je suis perdu ! 

WASHINGTON, à Arnold. 
Approchez donc ! (A André) Jeune homme, en face de 

Dieu même. 
Sir Arnold vous demande un service suprême ! 

ANDRÉ. 

Lequel ? 

WASHINGTON. 

il veut savoir quel complice inconnu 



ACTE IV 121 

Vous cherchiez parmi nous quand vous êtes venu. 
Parlez donc ! 

ANDRÉ. 

Est-ce à moi de le faire connaître? 
Est-ce qu'en votre armée on compte plus d'un traître ? 
Si l'un d'eux a forfait à ses devoirs sacrés, 
Cherchez-le, général, et vous le trouverez! 

WASHINGTON. 

En protégeant ses jours, crois-tu sauver ta tète ? 

ANDRÉ. 

Nom je prévois mon sort! Mais un serment m'arrête ! 
Je mourrai, rendant grâce à Dieu dont les desseins 
Ont brisé le poignard aux mains des assassins ! 
Quand le péril n'est plus, qu'importe qu'on soupçonne ? 
Un soldat sait mourir sans dénoncer personne. 
Mais ce qui vient briser mon âme et la flétrir, 
C'est le genre de mort dont il me faut périr ' 
Un gibet ! Voilà donc ma hideuse agonie ! 
Mais vous m'affranchirez de cette ignominie ! 
Par respect pour qui meurt en conservant sa foi. 
De cet horrible mort, sauvez-moi ! sauvez-moi ! 

WASHINGTON. 
Qu'osez-vous demander? instrument misérable. 
Rien, même en votre mort, ne doit être honorable ! 
Non ! non ! pour l'Angleterre, éternel souvenir, 
C'est au haut d'un gibet que vous devez finir ! 
A vous la honte ! à vous la justice éclatante ! 
La hideuse agonie et la foule insultante! 



122 WASHINGTON 

Le traître à son destin ne fait jamais défaut; 
Espion des Anglais, montez à Péchafaud ! 

A1NDRÉ, prêt à nommer Arnold. 
Ah ! plutôt, violant le serment qui m'enchaîne! ... 

Tendant les derniers mots de Washington, on a vu Xara ar- 
river du fond, les bras croisés sur la poitrine et pleine de 
colère.) 



SCÈNE MIL 
Les mêmes, XARA. 
XARA, à Washington. 

Dans le sein de ces murs quels sont ces cris de haine? 
Un peuple est là, pressé, furieux, menaçant ! 
C'est un tigre qui gronde et demande du sang ! 
Un instrument de mort grandit sur une place ! 
Pourquoi cet appareil? pourquoi cette menace ? 
Quelle proie a la tombe est promise aujourd'hui? 

AiNDRÉ. 
Xara, cet échafaud, c'est moi qu'il attend? 

XARA, avec un cri profond. 

Lui! 
(S'élançant d'un bond vers Washington.) 
Mais tu ne sais clone pas, Washington, que je l'aime? 

WASHINGTON. 
Grand Dieu! serait-ce lui que votre amour?... 



ACTE IV U>3 

XARA. 

Lui-même !. ,. 
Et c'est lui dont tu veux ordonner le trépas ? 
Mais moi, je le défends ! On ne le tûra pas ! 

(Avec une confidence menaçante.) 
Écoute! lorsqu'aux dieux, amis des funérailles, 
Nos chefs vont immoler les captifs des batailles; 
Quand l'un d'eux, grand, terrible et noble dans les fers^ 
Charme par sa beauté la fille des déserts, 
Touchant avec sa main la victime qui tremble, 
Elle dit : Je l'épouse et Dieu nous lie ensemble î 
A son pouvoir dès lors rien ne peut l'arracher : 
La torlure s'arrête, on éteint le bûcher: 
Et, changeant en bonheur cette sanglante fête, 
L'épouse en son wigham emporte sa conquête! 
Eh bien Devant vous tous, moi, moi, son seul appui, 
Pour vous le disputer, j'étends la main sur lui ! 

(Elle pose sa main sur André.) 
Gomme mon fiancé tout haut je le réclame ! 
Je l'emmène, et je suis sa compagne et sa femme ! 
Que tous ses ennemis viennent me l'enlever ! 
Mon cœur bravera tout pour se le conserver ! 
Parfois l'adroit chasseur, suivant leur course agile 5 
Des fils de la panthère ose attaquer l'asile : 
Malheur à l'imprudent qui, forçant son séjour, 
Prétendrait lui ravir les fruits de son amour ! 
Qui de vous, affrontant sa tendresse (Je mère, 
Viendra porter la main au nid de la panthère ? 
(Elle entoure André de ses bras.) 



1-24 WASHINGTON 

ANDRÉ, la serrant sur son cœur. 
Ah ! laisse recueillir à mon amour vainqueur 
Cette flamme échappée au foyer de ton cœur ! 
Jamais mon âme, émue à ton ame fidèle, 
Ne te trouva si noble et si grande et si belle ! 

WASHINGTON, avec une profonde émotion. 
D'où vient que ses accents, aigris par les douleurs. 
Au lieu de ma colère appellent- ils mes pleurs? 
Haletante et éperdue, Xara, serrée dans les bras d'André, a 
quelque temps regardé Washington avec colère ; mais peu à 
peu cette colère s'est calmée et se fond en tendresse : elle 
s'affaisse sur elle-même, et des bras d'André se laisse tom- 
ber aux pieds de Washington.) 

XARA. 

Washington, qu'aujourd'hui ta bonté se souvienne 
De ta religion dont ta voix fit la mienne î 
Ah ! pour être chrétien, Washington, sois clément ! 
(Mouvement d'André à ce mot.) 

WASHINGTON, vivement. 
Mais Dieu lui-même au crime impose un châtiment î 

XARA, indignée et se relevant avec énergie. 
Un châtiment ! Tu mets son nom auprès d'un crime ! 
Quel esL-ii ? 

WASHINGTON. 
Le plus grand qui sur un front s'imprime, 
La trahison ! . . . 

XARA. 

Lui ! Vois comme il a tressailli î 
Un cœur tout fait d'amour ne peut avoir trahi ; 



ACTE IV 1*5 

Traître ! quand son courage, ému de ta souffrance, 
Voulut par ses périls hâter ta délivrance! 
Traître! quand, me laissant captive et sans secours, 
11 ne venait ici que pour garder tes jours ! 

WASHINGTON. 
Ce qu'elle dit, est-il le sublime blasphème 
D'un pauvre cœur qui ment pour sauver ce qu'il aime ? 

XARA. 

Non, tu vas le sauver... et le sauver pour moi ! 

Car si je l'aime, lui. tu m'aimes aussi, toi; 

Et tu sens, n'est-ce pas? toi, le seul où j'espère, 

Remuer dans ton sein des entrailles de père. 

De mes douleurs en vain ta rigueur se défend ; 

Si tu voyais un jour ta fille, ton enfant, 

Pour la reprendre aux bras qui te l'auraient ravie, 

Avec emportement tu donnerais ta vie ! 

Cet objet d'un amour éternel, éperdu, 

Tu n'existerais pas qu'on ne te l'eut rendu. 

(Avec explosion.) 
Laisse-moi l'emmener... là-bas... bien loin... ensemble... 
Détourne ton regard qui se mouille et qui tremble î 
Ne nous écoute point : tu ne sentiras pas 
L'instant de notre fuite ou le bruit de nos pas. 
Des forêts entre nous je mettrai la distance: 
Nous irons au désert plonger notre existence, 
Et nous vivrons, heureux, cachés dans notre amour. 
Et nous te bénirons à chaque heure du jour î 
Ta noble nation n'en sera pas moins grande, 



126 WASHINGTON 

Mais nous serons sauves; et si l'on le demande 

Pourquoi, tu leur diras, sans craindre un repentir: 

Xara me suppliait, je l'ai laissé partir ! 

Ah ! ne résiste pas! mes pleurs, voilà mes armes ! 

Dieu du bien, sur tes mains tu sens tomber mes larmes! 

Non ! Tu ne voudras pas que je meure à tes pieds 

Vois ! ce sont tes enfants! Un mot, un seul! 

(Washington est profondément ému; il ne résiste qu'avec peine. 
Il s'appuie en pleurant sur l'épaule de Xara... il se couvre la 
figure de ses mains... enfin, vaincu, hors de lui, il lui dit 
d'une voix étouffée:) 

Fuyez ! 

(Xara triomphante prend André par la main pour sortir avec 
lui ; Arnold qui a conçu le projet de fuir aussi, profite du 
moment où Washington attendri ne le regarde plus pour 
chercher à s'enfuir aussi de son côté; il va pour ouvrir la 
porte afin de partir eu môme temps. Au moment où ils vont 
partir, la porte s'ouvre.) 



SCENE IX. 

Les mêmes : PAULDINGS^ le conseil de guerre, LÀ- 
FAYETTE , DUNWODDE, HEATH, SCHUYLER , 
GREENE, de NOA1LLES, de CHÀSTELLUX, 
ROCHAMBEAU, puis JACOB, mêlé à la foule des 
spectateurs. 

PAULDINGS, annonçant. 
Le conseil de guerre ! 



ACTE IV 137 

XARÀ, reculant avec terreur. 
Ah! 

ARNOLD, reculant aussi. 

Grand Dieu! plus de refuges! 

WASHINGTON, à Xara, avec douleur en lui montrant André 
et le conseil. 

Il ne m'appartient plus, il appartient aux juges! 

(Xara se résigne, mais on voit qu'elle prend une résolution 
désespérée: le conseil a pris place. On amène Mathoré en- 
chaîné ; on le conduit du côté opposé à André : Mathoré re- 
garde cet appareil avec étonnement, mais avec son calme de 
sauvage. Il s'assied par terre d'un air indifférent.) 

WASHINGTON. Il a repris son calme et s'adresse à Arnold. 
Interrogez, Arnold ! 

ANDRÉ. 

Non ! je suis John André, 
Major, de quelque éclat dans la guerre honoré ! 
Que vous faut-il de plus? Parlez ! je me résigne... 
J'accepte votre arrêt, si vous m'en croyez digne ! 
A me justifier bien loin de recourir, 
Je ne me défends pas : je suis prêt à mourir ! 

WASHINGTON. 

Écoutez! Par le ciel, ce témoin redoutable, 
Ou vous êtes victime, ou vous êtes coupable l 
Victime? Des méchants serez-vous le martyr? 
Coupable, écoutez donc la voix du repentir ; 
Par votre noble nom que tant d'honneur décore, 
Par votre mère enfin ! voulez-vous vivre encore ? 
Nommez votre complice, et sauvé du trépas... 



m 138 WASHINGTON 

ANDRÉ, regardant Washington. 
Un complice ! j'ai dit que je n'en avais pas. 
(Mouvement général dans les juges qui semblent condamner 
d'avance André.) 

XARA, s'avançant. 
il ment ! 

LAFAYETTE. 

EL quel est-il ? 

XARA, se montrant. 
Le voici ! 

WASHINGTON. 

Vous ! 

WRA. 

Moi-même ! 
(Mathoré jusque-là insouciant, se réveille à cette parole de 
Xara, et il suit avec une joie croissante ses accusations con- 
tre elle-même.) 

XARA, continuant. 
Et si je parle ainsi, c'est parce que je l'aime; 
Or maintenant, voici ce que nous avons fait; 
Cet homme, sous mon toit, prépara le forfait ! 

(Elle montre Mathoré.) 
Si John André, chez vous se frayant un passage., 
Apporta dans vos mains le funeste message : 
J'ai pris ma part aussi de cette trahison! 
Washington de mes mains a reçu le poison. 

WASHINGTON, épouvante. 
Ah i ne la croyez pas ! 



ACTE IV 199 

XARA. 

Et pourquoi ? Je le jure! 

MATHORÉ, se levant. 
Et qui donc oserait t'accuser d'un parjure? 
Comment donc? aurait-elle abjuré dans un jour 
La vengeance en nos cœurs plus vive que l'amour? 
Elle eût donc méconnu que, depuis qu'elle est née. 
A frapper Washington je l'avais destinée? 
(A Xara.) 

Honneur à vous, Xara! Merci, vous que je voi 
Fidèle à ma colère et digne encor de moi! 
Triomphe, Washington! nous voilà trois victimes; 
Prends-les! Plonge-nous tous au fond des noirs abîmes ! 
En ne tombant pas seul, j'expire consolé. 
Prononcez maintenant votre arrêt, j'ai parlé ! 

(Il se rassied par terre; les juges du conseil paraissent convain- 
cus. Washington est accablé, regarde Xara et se tait; tous 
les sentiments des assistants semblent condamner les préve- 
nus.) 

LAFAYETTE, au conseil. 
Qu'attendons-nous? messieurs ! qu'une mort exemplaire 
Aux trois conspirateurs paie un juste salaire: 

JACOB, s'avançant. 

Aux trois conspirateurs? dites-vous. Un moment! 
Vous en oubliez un... et le meilleur, vraiment. 

WASHINGTON. 

Lequel? 



Ï30 WASHINGTON 

JACOB. 
Howé, parbleu! qui seul dut tout conduire... 
Et tenez !... sir Arnold pourra vous en instruire. 

ARNOLD. 

Moi! 

JACOB, allant vers Arnold. 
Quand je vous guettais dans la foule caché, 
Quel complot tous les deux avez-vous ébauché ? 

WASHINGTON, à part. 
Mes soupçons étaient \rais. 

JACOB, à Arnold. 

Quelle note secrettj 
A-t-il remise hier dans votre main discrette ? 
(A ce mot, Arnold porte involontairement la main à sa poi- 
trine : ce mouvement a frappé les yeux de Jacob.) 

JACOB, aux miliciens. 
Cherchons-la, mes enfants... je crois que je la voi... 

ARNOLD. 

Qui de vous osera porter la main sur moi? 
(Pauldings et Wanvert lui prennent chacun un bras; Jacob le 
fouille et tire de son sein un papier qu'il remet à Lafayette ) 

JACOB. 
Général, c'est à vous de le lire en personne. 

WASHINGTON, à Lafayette, 
Lisez ! 

LAFAYETTE, lisant. 
« Si, répondant à l'espoir qu'il nous donne, 
Le général Arnold, pour servir nos desseins, 



ACTE IV 131 

Remet le commandant Washington en nos mains. 
Un payement annuel de deux cent mille livres 
Lui sera pour sa vie assuré sur nos li-res. 
Nous le faisons, d'avance illustrant sa maison. 
Duc et pair d'Angleterre, avec terre et blason, 
Et, pour gage public de notre haute estime, 
Commensal favori de notre chambre intime. 
Lequel traité se fait sur notre honneur et foi, 
Entre Arnold pour lui-même et Clinton pour le roi ! » 
(Murmures d'indignation dans toute l'assemblée; Lafayette 
remet le papier aux juges.) 

WASHINGTON, à Arnold. 
Malheureux î j'ai voulu te sauver de la honte ! 
La mort t'a fait trembler ! 

ARNOLD. 

Trembler!... Non, je l'affronte ! 
Dans mon grade ignoré, dans la foule perdu, 
Vous m'avez refusé le rang qui m était dû... 
J'ai voulu me venger !... Qu'importe si je tombe ? 
Mais ma haine avec moi me suivra dans la tombe, 
Et, plus fier à l'aspect d un arrêt flétrissant, 
Arnold sans repentir meurt en vous maudissant! 

WASHINGTON. 

Sa haine ! ainsi ton âme orgueilleusement vile 
Ouvrait Fabîme immense à la guerre civile ! 
Quoi! nos braves soldats lâchement égorgés, 
Nos villes au pillage et nos champs ravagés, 



132 WASHINGTON 

D'un peuple qui dix ans souffre, combat et pleure. 

Les nobles dévoûments pour une ère meilleure, 

Nos plus grands députés, nos plus vastes esprits 

Plongés dans les prisons, condamnés et proscrits! 

Malheur, malheur à vous, fléaux de la patrie, 

Dont l'art de conspirer fait toute l'industrie, 

Qui, nuls en temps de paix, a nos dissensions 

Demandez le salut de vos ambitions, 

Et, jaloux de ce faîte où l'impuissance aspire, 

Ébranlez !es États pour votre part d'empire! 

Et qu'espéraient enfin les complots insensés? 

Ramener les abus que nous avons chassés? 

Mais le pays, qui sent sa dignité suprême, 

Ne veut d'autres pouvoirs que ceux qu'il fait lui-même, 

Et, s'il cherche un sauveur pour apaiser ses flots, 

Il l'attend de son vote et non de vos complots ! 

Vers un large avenir qu'un instinct lui révèle. 

Va le peuple qui pense et qui se renouvelle! 

A lui de prendre, immense et sainte Majesté, 

Dans le règne de tous sa part de royauté. 

Fuyez ! conspirateurs ! Fuyez tous ! la lumière, 

Ainsi que le palais, inonde la chaumière. 

Ah ! ne Pétouffez pas dans son élan sacré! 

Qui penserait l'éteindre en serait dévoré! 

Et vous, que dans sa marche un monde entier doit suivre, 

Gardez la liberté, si vous tenez à vivre ! 

(Mouvement et élan de tous qui lèvent les mains au ciel en 
signe d'adhésion.) 



ACTE IV 133 

WASHINGTON. 

Juges, accomplissez votre pénible emploi! 
A qui l'osa braver répondez par la loi, 
Et que le crime apprenne, en voyant Tana thème, 
Que le salut du peuple est votre arrêt suprême ! 
(Les juges du conseil de guerre sortent J 

SCÈNE X. 

LrS MÊMES, HORS LE CONSEIL. 
WASHINGTON, à Xara avec douleur. 

Xara, qu'avez-vous fait? 

ANDRÉ. 

Mensonge généreux, 
Qui ne me sauve pas, et nous perdra tous deux ! 

XARA. 

Oui, tous deux, et sans toi, penses- tu que je vive? 

Puisque tu partiras, il faut que je te suive ! 

(Elle se jette dans ses bras; Washington en larmes contemple 
ce tableau avec douleur. Mathoré, au contraire, le regarde 
avec une joie infernale; après un moment de silence, il 
s'approche de Washington.) 

MATHORÉ, à Washington. 
Washington, Mathoréqui va mourir, voudrait, 
Seul avec elle ici, te dire un grand secret. 

WASHINGTON. 

Du complot tout entier es-tu dépositaire 9 



134 WASHINGTON 

MATHORÉ. 

Devant d'autres témoins Malhoré veut se taire ï 
Ou je parlerai seul, ou tu ne sauras rien. 

WASHINGTON. 

Soit. . . laissez-nous seuls !.. 

fil fait un geste : tout le monde se retire, même André et Ar- 
nold, emmenés, l'un par Pauldings et Wanvert, l'autre par 
Williams. Les portes se referment.) 



SCÈNE XI. 

MATHORÉ, XARA, WASHINGTON. 

MATHORÉ. 

Ah! 

WASHINGTON. 

Je t'écoute... 

MATHORÉ. 

C'est bien ! 
Washington, cette fille où ton regard s'épanche, 
Que-1u vas voir tomber comme une fleur qui penche. 
Pour qui gronde l'amour dans ton sein étouffant. 
Washington, réponds-moi ! Connais -tu cette enfant 
(Washington et Xara se regardent avec anxiété.) 

MATHORÉ. 

Te souvient-il d'un soir qu'une troupe hardie 
Aux murs de ta demeure apporta l'incendie? 



s 



ACTE IV 135 

Je comptais, t'y trouvant de retour des forêts, 

Venger par ton trépas le fils que je pleurais ! 

Tout à coup, le front calme et la paupière close, 

J'aperçois un enfant qui dans son lit repose ! 

Je vais frapper! Soudain la voix du grand Esprit 

M'inspire un noir projet dont l'horreur me sourit! 

Du milieu des débris dans mes bras je remporte! 

Au sein de mes forêts, vivante je l'apporte. 

Et sais-tu quel était mon rêve, mon désir? 

Par ruse en nos combats quelque jour te saisir. 

T'^mmener prisonnier au fond de nos tanières, 

Sous l'arbre où les aïeux dorment dans leurs poussières, 

Armer sa jeune main du tomahawck vainqueur, 

Encourager son bras à te percer le cœur, 

Et te dire, en offrant ton sang à notre idole : 

C'est ta fille par moi, ta fille qui t'immole ! 

XARA, se pressant contre "Washington comme pour le défendre. 
Dieu ! 

MATHORÉ. 
Le sort a trompé mes desseins glorieux ! 
Mais elle va périr et périr à tes yeux. 
C'est assez pour ton deuil, c'est assez pour ma haine, 
Assez pour ma vengeance ! Oh ! c'est qu'elle est certaine ! 
C'est ta fille, regarde! A-t-elle ma couleur? 
Les enfants des tribus n'ont point cette pâleur ! 
Je suis rouge... elle est blanche... 
Il lui découvre vivement le bras.) 

Et voici la blessure 



136 WASHINGTON 

Que sur son bras naissant traça quelque morsure ! 

Ah ! le doute s'efface en ton cœur combattu! 

Maintenant. Washington, dis, la reconnais-tu? 

(Washington et Xara, sous l'impression du trouble que cette 
révélation a fait naître en eux, n'ont pas écouté la fin du dis- 
cours de Mathoré ; ils se sont regardés, compris, et enfin, 
emportés malgré eux, ils se jettent dans les bras l'un de 
l'autre.) 

WASHINGTON. 

Mon enfant! dans mes bras! 

XARA. 

Ah ! mon âme s'éclaire! 
Oui, cet homme a dit vrai ! Vous êtes bien mon père : 
(Elle le presse avec tendresse dans ses bras.) 

WASHINGTON, après l'avoir embrassée et contemplée avec 
amour. 

Depuis l'instant fatal qui vint nous désunir, 
Que de pleurs ont coulé sur ton cher souvenir! 
Tout embaumés encor d'un bonheur éphémère, 
Que nous parlions de toi, toujours, avec ta mère! 
Combien de fois, tous deux, près du foyer assis. 
Entremêlant ton nom à d'éternels récits. 
Nous rappellions tout bas, l'âme de pleurs noyée. 
Ta parole naissante au hasard bégayée ; 
Puis nous disions nos vœux autour de ton sommeil, 
Et nos enchantements lorsqu'au matin vermeil, 
Dans nos regards brûlants d'un suave délire. 
Comme un éclair du ciel rayonnait ton sourire ! 



ACTE TV 137 

Abîme de l'amour que rien ne peut fermer, 
Et que rouvrent toujours ceux qui savent aimer ! 
Dans les foyers éteints peuvent mourir les flammes; 
Mais l'enfant qui n'est plus vit toujours dans nos âmes. 

XARA. 

Et moi, quand, maudissant mes horribles destins, 
Je sentais vivre en moi les généreux instincts, 
Sans le soupçonner même, à mon insçu chrétienne. 
C'était votre âme alors qui vivait dans la mienne ! 
Lorsque je palpitais dans mon obscurité 
Aux grands élans de foi, d'amour, de liberté, 
Lorsque je m'élevais vers dc> sphères lointaines, 
Le sang de Washington hondissait dans mes veines ! 

WASHINGTON. 

Oh 1 sois béni, mon Dieu dont la sainte bonté 
De ces barbares mœurs garda sa pureté ! 

La regardant avec une nouvelle expression de joie.) 
Te voilà donc enfin, toi que j'ai tant pleurée! 
Reviens pour nous bénir et pour être adorée ! 
Dans ce logis, jadis désert, morne, effrayant. 
Où tout va tressaillir de joie en te voyant. 
O'un retour impossible expliquant la chimère, 
Reviens prendre ta place aux genoux de ta mère ! 
Viens, et que sur ton front ses baisers répandus 
Retrouvent en un jour tous les bonheurs perdus! 
(Mathoré seul et silencieux a contemplé avec une joie féroce les 

épanchements de tendresse de Washington et de Xara, qui 

l'ont lui-même tout à fait oublié; il regarde au fond de !a 

scène, et revient content de ce qu'il a vu.) 

8. 



L38 WAÎ 

MAT1 part. 

De votre enivrement ss ien les charm 

Vos plaisirs seront courts! Voici venir les larmes! 

WA! ira. 

Mais hâtons-nous! Partons: allons chercta . - s 

Un amour qui :' 

Levez-vous, servi teui e la Famille : 

me, réjouis-toi ! M 
Washington entraîne V ot sortir... tout à coup la 

porte s'ouvre et WiUian : le conseil s'avance et la 

foule entre de tous te 

WASHINGTON, anéanti. 
Ah ! j'oubliais ! Mon cœur, par l'amour ranimé, 
Voyait le ciel s'ouvrir! Le el -'est refermé! 
[Il fait un effort surlui-m reprend sa .' meté. 



L ■..::■: '... S .' . . . . : ... ; 

entier; ANDRÉ ..:.,: I 

p:-r T sRT, JÀC< ï : 

toutes les portes; TRYON 3 naèlé à la foule; qve 
conjurés. 

WASHINGTON, à Lafajetie avec calme. 
Je vous éc i .:. 

I àFAYETTE. 

Au nom les É 

Le conseil militaire en séance publique. 



ACTE IV 139 

Agissant en vertu des ordres du congrès. 
En présence du ciel a rendu ces arrêts. 
Mathoré, du complot aide et dépositaire. 
A livré Washington aux mains de l'Angleterre. 
Arnold, chef et fauteur dans le même attentat, 
Vendit aux ennemis et la ville et l'État; 
André, leur messager, leur confident intime, 
Put le médiateur et le lien du crime ; 
A l'unanimité statuant sur leur sort, 
Le conseil les condamne à la peine de mort. 
Mouvement de Washington qui regarde André avec douleur.) 

LAFAYfcTTE, continuant. 
Quant a la jeune fille, en cet acte exécrable. 
Quoique faible et séduite, autant qu'eux trois coupable, 
Tout convaincu qu'il soit qu'en sa pleine raison 
Eile a de son secours servi la trahison, 
Le conseil, hésitant devant l'arrêt suprême, 
S'en remet sur ce point a Washington lui-même î 

WASHINGTON. 
A moi ! 

LAFAYETTE. 

De son arrêt c'est à vous d'ordonner ! 

WASHINGTON. 

Ah! quel emploi, cruels, osez-vous me donner! 
Savez-vous de quels jours vous me rendez l'arbitre? 
Moi ! dicter son arrêt? En quel nom? à quel titre? 



140 WASHINGTON 

Suis-je un juge infaillible 9 En ces obscurités 

Qui me décidera lorsque vous hésitez? 

Quand le doute est en vous, est-ce à moi de résoudre ? 

Puis-je la condamner? Ai— je droit de l'absoudre? 

(Regardant le ciel.) 
ciel ! guide sacré des jugements humains, 
Brisez, brisez plutôt la plume dans mes mains! 
Dieu qui sentez frémir mon âme paternelle, 
Sauvez-moi de ce choix pour moi comme pour elle. 
(Tout à coup, on entend un coup de canon ; mouvement général 
de surprise ) 



WASHINGTON. 



Qu'en tends-je? 



SCENE XIII. 

Les mêmes, WILLIAMS, accourant. 
WILLIAMS. 

Général, aux armes ! Des remparts 
On voit se rapprocher nos bataillons épars ! 
Des renforts arrivés du haut de la montagne, 
Réunis aux Anglais, remplissent la campagne : 
Leur flotte même au loin s'agite, et leurs vaisseaux 
Pour entourer le port s'avancent sur les eaux. 

WASHINGTON, saisissant avec joie cette diversion. 
La patrie en danger appelle tout aux armes ! 



ACTE IV 141 

Que le tocsin aux champs répande les alarmes ! 

Les combats me vont mieux, Anglais, que vos complots. 

Bien ! Guerre sur la terre et guerre sur les flots ; 

Venez donc, nous voici 1 Qu'on rassemble l'armée ! 

Que la garnison veille à la ville fermée! 

Que la nuit du combat prépare l'appareil î 

Nous entrerons en plaine au lever du soleil ! 

Je mets les condamnés, Pauldings, sous votre garde, 

Et nous, allons combattre ! Amis, le ciel regarde ! 

Faisons notre devoir: et, s'il nous faut périr, 

Dieu nous accordera l'honneur de bien mourir. 

(Sortie tumultueuse, grâce à laquelle on voit, par le secours de 
Tryon et de quelques conjurés, Arnold s'échappera travers 
la foule, malgré Pauldings qui voulait le retenir.) 



FIN DU QUATRIÈME ACTE. 



142 WASHINGTON 



ACTE V 

Même décoration qu'au premier acte. Bellement l'arbre est à droite : ii 

gauche, on voit une échappée de la mer et, aux trois quarts,, ta ville de 
New-York, qui s'élève en amphithéâtre. On a entendu dans l'entre-acte 
une canonade éloignée qui finit quelque temps avant le lever du rideau- 



SCÈNE PREMIÈRE. 

PEUPLE, BOURGEOIS, FEMMES écoutant ; ils se témoignent leurs 
inquiétudes. Tout à coup accourt JACOB, il a en main un 
drapeau anglais qu'il plante au pied de l'arbre. 

JACOB. 

Arbre de Washington, que je t'embrasse encore ! 

Du drapeau des Anglais que ma main te décore ! 
mes amis ! quel jour ! quel effort ! quel combat ! 
Oh! le grand capitaine et le brave soldat! 
Ce n'était plus ce chef qui. bridant sa vaillance, 
Même avant la valeur mettait la patience ! 
C'est le lion qui fait frémir en l'admirant î 
Avec ses miliciens il charge au premier rang ; 
Toujours présent partout au front de la bataille, 
Il brave les boulets, affronte la mitraille, 
Et chasse devant lui l'Anglais, comme l'on dit 



ACTE Y 143 

Que l'archange vengeur chassait fange maudit : 

(On entend des acclamations au dehors.) 
Mais il vient ! écoutez ce cri des délivrances ! 
Honneur au bras puissant qui finit nos sourTranees ! 
Honneur à qui défait Burgoyne. HoYve et Clinton ! 
Vive l'indépendance et gloire à Washington ! 



SCENE II 

LES MÊMES, WASHINGTON (suivi de solcbts qui poussent 
des acclamations), LAFAYETIE, ROCHAMBEAU, de 
BOUGAINWILLE. etc., et autres officiers et marins 
français , officiers américains , HCAYE et plusieurs 
anglais prisonniers, derrière les Français. 

WASHINGTON 
Oui, c'est un jour pour nous d'éternelle mémoire ! 
Mes amis ! mais qui sait s'il est notre victoire? 
Entre la mer et nous les Anglais entassés, 
Pour être bien battus, se croiront-ils chassés? 
Voudront-ils, de nos droits admettant la justice, 
Pour sauver leurs débris, conclure l'armistice? 
Mais avant tout, amis, que vos soins empressés 
Portent de prompts secours aux combattants blessés ! 
A tous, entendez-vous ! tous ! que nul ne s'informe 
Quels drapeaux on suivait ou quel est f uniforme ! 
Esclave des rigueurs dont toute âme a gémi, 



144 WASHINGTON 

Un ennemi frappé n'est plus un ennemi ! v 
Qu'il tombe dans nos rangs ou dans un rang contraire. 
Il souffre ! c'est assez ! qui souffre nous est frère ! 
Il n'est plus d'un pouvoir l'instrument détesté ; 
Il est de la nature et de l'humanité ! 

(Mouvement de Howe et des prisonniers aoglate.] 

LAFAYETTE, présentant à Washington les officiers et les 
marins français. 

Général... 

WASHINGTON, leur serrant la main à tous. 
Ah ! Steuben. Bougain ville, de Noailles !.. 
Lorsque nous combattions au pied de nos murailles, 
La flotte a noblement secondé nos efforts ! 

LAFAYETTE. 
L'Anglais se souviendra du feu de nos sabords... 
Mes Français, qu'un navire ou qu'un camp les enferme, 
Se battent sur la mer ainsi qu'en terre ferme ! 
Si de notre valeur le monde osait douter... 

(Faisant avancer Howe.] 
Sir Howe que j'ai pris est prêt à l'attester. 

WASHINGTON, A la vue de Howe, il a mis la main à la garde 
de son épée et Ta soulevée, puis il l'a laissée retomber dans 
le fourreau. 
Le sort, dont la faveur de mon côté se penche, 
Au captif d'Hudsonbaye accorde sa revanche ! 
Ton piège au châtiment ne t'a pas dérobé, 
Et l'oppresseur d'hier dans mes mains est tombé. 



ACTE V 145 

HOWE. 

À ce jeu politique où chacun met la sienne, 
J'ai joué votre tête et vous offre la mienne ! 

WASHINGTON. 
S i je m'en souvenais, moi, le maître à mon tour, 
Serait-ce agir en lâche ou payer de retour ? 

HOWE. 
Ordonnez ! la vengeance est juste et légitime î 

WASHINGTON. 
C'est presque l'effacer que se venger d'un crime ! 
Mais ce peuple, si grand dans son adversité, 
Vainqueur, vous vaincra même en générosité ! 
Soyez libre, milord, et libre sur parole ! 
HOWE, un moment étonné de cette grandeur d'âme qu'il n'at- 
tendait pas, se courbe en présentant son épée à Washington. 

A nous donc la défaite ! à vous le noble rôle ! 

WASHINGTON lui rendant son épée. 
Reprenez-la, milord, et vers Clinton courez 
De nos Américains porter les vœux sacrés ! 
Dans sa haute raison qu'il juge notre cause ! 
Sur son propre intérêt tout notre espoir repose, 
Et prisonnier d'honneur, mais par vous seul gardé, 
Rapportez-nous, milord, ce qu'il a décidé î 

HOWE. 

Général, que sur moi Votre Excellence compte ! 

WASHINGTON. 
Cette guerre est impie ! effacez-en la honte ! 
Dans ce dernier succès, prix de nos longs efforts, 

y 



14f WASHINGTON 

Vous nous reconnaissez indomptables et forts ! 
La voix aun si grand peuple a bien droit qu'on l'entende. 
FI pourrait imposer la paix ! il là demande ! 
[Howe salue et soi 



SCENE fil 

Les mêmes, hors HOWE. Washington congédie du geste les 
antres prisonniers qui sortent avec leurs gardes. 

WASHINGTON. 

Messieurs! Williams, Wanvert, mes amis, laissez-moi! 

disposent à sortir, Washington voit Jacob et le rappelle.] 
Ali : j'oubliais... Jacob.., 

(Jacob s'approcha- t.] 

Je suis content de toi î 
[Il donne sa main à Jacob, qui la baise et sort triomphant: tout 



SCENE IV. 

LAFAYETTE, WASHINGTON, 

LAFAYETTE avec un accent de gaîté. 
Pour la première fois que je vous accompagne. 
Voilà, cher Washington, une entrée en campagne ! 

WASHINGTON se jetant dans ses bras. 
Au milieu des dangers ou l'on m'a vu courir. 
Cher Lafayette, hélas : que n'ai— je pu mourir! 



ACTE V HT 

LAFAYETTE. 

Qu'entends-je ? 

WASHINGTON. 
Dans les rangs quand je m'ouvrais passage, 
Votre naïve erreur n'a vu que du courage ; 
D'un désespoir amer au fond du cœur frappé, 
J'allais chercher la mort et la mort m'a trompé ! 

LAFAYETTE. 

Quoi ! lorsque l'avenir s'ouvre pour vous immense !.. 

WASHINGTON. 
Regardez bien ! voilà mon bonheur qui commence ! 



SCÈNE V. 

Les mêmes; les Membres du Conseil de Guerre, 
DUNWODDE, HEATH, SCHUYLER, GREENE, etc. 

LAFAYETTE à lui-même. 
Que dit-il? 

GREENE. 

Général, le jugement porté 
Aujourd'hui sans appel doit être exécuté. 
Arnold, en désertant à l'armée ennemie, 
A fui le châtiment et non pas l'infamie ; 
Mais un autre coupable en sa prison laissé, 
Attend que sur son sort vous ayez prononcé; 
A vous de décider pour l'heure qui va suivre, 
Si Xara doit mourir ou si Xara doit vivre. 



14» WASHINGTON 

WASHINGTON recevant l'arrêt à signer. 

Puisque de ce devoir je ne puis m'afifranchir, 

Avant de le signer, laissez-moi réfléchir î 

Si pourtant j'ai le droit d'une simple prière, 

Accordez-moi, Messieurs, une grâce dernière ; 

Souffrez, pour m'éclairer dans ce pénible emploi, 

Que cette enfant paraisse un instant devant moi ! 

(Les juges font un signe d'assentiment; Lafayette, qui pendant 
cette scène, a observé Washington avec anxiété, transmet cet 
ordre à Pauldings resté au fond ; Pauldings sort et après lui 
les membres du conseil. Washington reste seul avec Lafayette.) 



SCÈNE VI. 
WASHINGTON, LAFAYETTE. 

WASHINGTON. 
Ami, cette Xara, par l'amour égarée, 
Innocente du crime et qui s'en est parée, 
Qui pour suivre un amant fil ce fatal aveu, 
Que vous condamnez tous... c'est ma fille î 

LAFAYETTE. 

Grand Dieu ! 
(Le regardant avec inquiétude) 
Alors elle est sauvée... et la mort qu'on prépare ?.. 
(Il voit Washington muet et immobile, et il poursuit avec chaleur; 
Vous ne souscrirez pas à cet arrêt barbare !.. 
La nature, le ciel même vous le défend : 
Père, avez-vous le droit de juger votre enfant? 



ACTh, V 14* 

Et d'ailleurs, croyez-vous que le peuple lui-même, 
Lui qui sait comme on souffre et qui sent comme on aime, 
Pourrait voir, lui qui n'a que ses fils pour tous biens, 
Expirer votre enfant quand vous sauvez les siens ? 
Non, non ! de vos bourreaux dispersant le cortège, 
Il courrait renverser l'échafaud sacrilège ! 
La pitié saisirait tous les cœurs révoltés, 
Et moi-même, j'irais... 

WASHINGTON. 
Imprudent! arrêtez !.. 
Vers quelque jugement que votre chef incline, 
Soldat, obéissez à votre discipline ! 

LAFAYETTE. 

Ah ! voulût-il lui-même ordonner ce trépas, 
Dieu le commanderait, qu'on n'obéirait pas ! 

(On voit paraître Xara amenée par Pauldings : elle avance len- 
tement comme éblouie du jour/ 

LAFAYETTE. 

Mais la voici, je pars. . . ( à lui-même) il s'agit d'une femme, 
De sa fille... ah ! ce nom a remué mon âme, 
Et mon cœur se rappelle, en voyant celle-ci, 
Que j'ai ma fille en France et que je l'aime aussi î 

(II sort pendant que Xara s'avance. Pauldings sort aussi en la 
laissant avec Washington.) 



150 WASHINGTON 



SCENE VII. 



XARA, WASHINGTON. 

XARA à elle-même. 

Ciel! après une nuit d'angoisse si profonde, 

Que la lumière est douce à mes yeux qu'elle inonde ! 

(Pendant ces paroles Washington la regarde avec un attendris- 
sement profond, enfin cédant à son émotion, il s'avance vers 
elle et lui tend les bras où elle se précipite. 

Ah ! c'est vous ! ô bonheur ! c'est vous que je revois ! 

Je suis libre et mes fers tombent à votre voix! 

De toutes mes terreurs votre aspect me délivre ! 

Oh ! qu'il est doux d'aimer et qu'il fait bon de vivre ! 

(Elle se jette de nouveau dans les bras de Washington, et y reste 
avec bonheur.) 

WASHINGTON. 
Xara, de mes baisers laissez-moi vous couvrir... 

(Il l'embrasse avec passion, puis la repoussant vivement. ) 
Et maintenant, adieu! car vous allez mourir! 

XARA. 

Mourir! quand vous savez toute notre innocence, 
Mourir ! quand du pardon vous avez la puissance ! 

WASHINGTON. 

Xara, je ne l'ai point !.. je suis chef de l'Etat ! 
Vos mains sont, je le sais, pures de l'attentat; 
Mais, oracle sacré qu'un doute seul profane, 
La loi vous voit coupable et la loi vous condamne ! 
Rien à ce saint pouvoir ne peut vous dérober ! 



ACTE V 151 

Sous le niveau suprême il me faut me courber. 
Dans une nation qui se veut libre et grande, 
Le moins libre de tous est celui qui commande. 
Je ne suis qu'un esclave enchaîné par sa foi, 
Qui, comme le plus humble, a pour maître la loi! 
Au faîte du pouvoir où chacun me contemple, 
De ce respect pieux je dois à tous l'exemple 1 
A ces dogmes sacrés, avenir du pays, 
Qui voudrait obéir, quand je désobéis? 
Quoi ? parce que le ciel et mon bonheur peut-être 
M'ont permis d'affranchir le sol qui m'a vu naître, 
Je pourrais, usurpant la souveraineté, 
Mettre plus haut que tous ma seule volonté ! 
Mais à l'oppression c'est rouvrir la carrière ; 
Au peuple, dont elle est l'étoile et la lumière, 
C'est dire, rappelant le délire des rois, 
Quelque chose peut être au-dessus de vos droits î 
C'est par de tels excès que les empires tombent, 
Et la liberté meurt, lorsque les lois succombent. 
Et maintenant, Xara, c'est à toi d'ordonner! 
Ce que tu résoudras, ma main va le signer î 
Parle, et vois aujourd'hui ce que ton cœur préfère. 
Du salut de l'État ou du bonheur d'un père 1 

XARA. 

Un mot avant! un seul!... André va-t-ii mourir? 

WASHINGTON 

Hélas! De son pardon qui pourrait le couvrir? 



152 WASHINGTON 

XARA, avec enthousiasme. 
Signe ma mort, mon père, et qu'il te ressouvienne 
Que mon âme du moins avait compris la tienne ! 

(Washington signe. 
Toute jeune, j'ai \u le trépas sans pâlir! 
Qu'il vienne! devant lui je ne vais point faiblir! 
Qu'il vienne donc' pourvu qu'à cette heure suprême. 
Je marche soutenue au bras d'André que j'aime! 
Dites ! de sa tendresse aurai-je au moins l'appui? 
Pour mourir sans regret, mourrai-jc auprès de lui ? 

WASHINGTON", lui montrant André qui entre suivi du cor- 
tège de l'exécution. 
Regarde ! 

XARA. 

Bien ! L'amour d'éternité suivie 
Vous donnera ma mort comme il avait ma vie 1 
Expirant sous vos yeux et près de son époux, 
Xara va leur prouver qu'elle s'élève à vous, 
Et, sur mon front serein lisant mon nom qui brille, 
Le monde connaîtra que je meurs votre fille! 

SCÈNE VIII. 

Les mêmes : PAULDINGS, amenant ANDRÉ avec son 
costume militaire; Wanvert , tenant MATHORÉ en- 
chaîné; derrière eux, JACOB; Gens du Peuple, attirés 
par la curiosité; le cortège des exécuteurs, portant des 
cordes; à leur tète, le bourreau. Xara se jette dans les 
bras d'André et y reste accablée : Washington remet 
l'arrêt qu'il a signé à Pauldings qui sort en l'empor- 
tant. 

MATHORÉ. 

Je suis captif encor! l'Anglais est donc vaincu! 



ACTE V 153 

Les destins ont parlé! le grand chef a vécu! 
Eh bien! me voilà prêt ! chefs des noires milices, 
Commencez la torture ! Ordonnez les supplices !... 
Où donc est le bûcher que j'y monte en chantant, 
Et que le grand guerrier brûle en vous insultant ! 
(Il croise ses bras, et reste ainsi jusqu'à sa sortie.) 

ANDRÉ, à Washington. 

De cette heure terrible empruntant l'éloquence, 
Laissez-moi, général, jurer mon innocence! 
Au tribunal de Dieu je vais bientôt m'offrir, 
Et l'homme ne ment pas alors qu'il va mourir ! 
D'un noble dévoûment confiante victime, 
Je fus sans le savoir le messager du crime... 
Au nom de cet honneur dont vous savez le prix, 
Dites-moi qu'en partant je n'ai point vos mépris, 
Et qu'entouré par vous d'un regret légitime, 
Dans la tombe du moins j'emporte votre estime! 

WASHINGTON. 

Oh oui ! qu'elle vous suive, et qu'au lieu de bonheur, 
Je vous console au moins en vous rendant l'honneur î 
(Il le serre dans ses bras.) 

Mais vous ne mourrez pas ainsi qu'un vil coupable : 
Soldat, vous recevrez un trépas honorable, 
Et, frappé noblement par le plomb meurtrier. 
Vous tomberez, major, comme tombe un guerrier 

(André se relève radieux; Washington fait un signe à Pauldings 
qui renvoie les exécuteurs et met des soldats à leur place.) 

9. 



154 WASHINGTON 

ANDRÉ. 

Ah! je mourrai content, puisque l'honneur me reste î 

(Aux assistants avec exaltation.) 
Je ne suis point un traître, et Washington l'atteste î 
Que dis-je? De ce cœur où je fus enlacé, 
Quelque chose de grand dans le mien a passé ! 
J'adopte en expirant, fils soumis et fidèle, 
Du noble Washington la patrie immortelle, 
Et j'entre au seuil divin de mon éternité, 
Martyr de l'Amérique et de sa liberté ! 

^Xara prend la main d'André, et tombe avec lui aux genoux 
de Washington.) 

WASHINGTON, se penchant, sur eux. 
Je vous bénis, enfants ! à cette heure dernière, 
Que ma douleur sur vous éclate tout entière ! 
Je ne puis conserver dans mon suprême adieu, 
Ce courage menteur qui tombe devant Dieu! 
Ah ! sur ce cœur brisé dont réfreinte vous presse, 
Recevez en partant ma dernière caresse, 
Et ce pâle sourire à jamais effacé, 
Ressouvenir amer d'un bonheur commencé ! 
Mon âme, auprès de vous heureuse de se rendre, 
Vous rejoindra bientôt où vous allez m'attendre ! 
Asile où, nous pressant de ses bras enflammés. 
Dieu ne sépare plus ceux qui se sont aimés ! 

(Avec solennité.) 
Au séjour des élus, rayonnante famille, 
Au revoir donc!... Adieu, mon fils; adieu, ma fille î 
(Mouvement général à ce mot de fille : ils se tiennent longtemps 



ACTE V 155 

embrassés. Washington couvre de baisers et de pleurs Xara 
qui Je console; André, le premier se sépare et se met aux 
mains des soldats. Il donne à Wanvert son chapeau, son ha- 
bit, etc. Wanvert fait silencieusement charger aux soldats 
leurs armes ; pendant ces détails, Washington a tenu Xara 
étroitement embrassée ; enfin, elle )e quitte elle même et va 
rejoindre André. Washington, brisé, a cherché un soutien pour 
sa douleur : c'est Jacob qui s'est avancé et sur lequel il s'ap- 
puie.) 

JACOB. 

Pleurez ! vous sentirez vos douleurs tressaillir 
Au cœur du pauvre enfant qui va les recueillir. 

WASHINGTON. 

A seize ans! lorsque Dieu me l'avait conservée, 
Et la reprendre encor quand je l'ai retrouvée ! 

JACOB. 
splendeur qui se brise aux planches d'un cercueil! 
Humbles, enviez donc les pompes de l'orgueil ! 
Tous ont leur part de deuil dans l'existence amère ! 
Vous perdez votre fille, et j'ai perdu ma mère ! 
Ainsi, dans son niveau, le sort s'appesantit 
Sur vous, si grand, hélas! et sur moi, si petit, 
Et, nous réunissant dans cet exil d'alarmes, 
Dieu met entre nous deux l'égalité des larmes ! 

ANDRÉ, serrant Xara contre son cœur et s'adressant aux soldats . 
Ensemble, ainsi tous deux, nous désirons périr ! 
Amis, visez au cœur î c'est lui qui fait mourir ! 
(Le cortège se prépare à sortir ; déjà Mathoré est sorti le pre- 
mier avec les gardes, au moment où Lafayette entre,' 



156 WASHINGTON 

SCÈNE IX. 

Les mêmes, LAFAYETTE. 

LAFAYETTE. 

Par ordre du congrès, suspendez le supplice ! 

(A Washington.) 
11 refuse de vous cet affreux sacrifice : 
Par Téclat du bienfait le crime est effacé: 
Le sang de Washington ne sera pas versé ! 

WASHINGTON, les yeux au ciel. 
Ah! 

XARA. 
Mais André? 

LAFAYETTE. 

Xara, j'ai demandé sa grâce. 

XARA, lui serrant les mains. 
Vous'.... (Avec joie.) Ils l'ont accordée? 

LAFAYETTE. 

Oui, si, prenant sa place, 
Arnold, payant sa dette à l'arrêt solennel, 
Proclame, en expirant, qu'il est seul criminel ! 

XARA. 

Arnold est en vos mains ! Qu'il le sauve et qu'il meure ! 

WANVERT, bas à André. 
11 est chez les Anglais... 



ACTE V 157 

ANDRÉ, à Wanvert. 

Bien ! je comprends !... 

WANVERT, bas à André. 

C'est l'heure ! 

ANDRÉ. 



Partons! 



XARA, alarmée. 
Partir! Pourquoi l'éloigner de mes yeux? 

ANDRÉ. 
Pour être libre ! 

XARA, avec joie. 
Libre ! . . . 
(Avec tendresse, en lui serrant la main.) Au revoir ! 
ANDRÉ, à part. 

Dans les cieux ! 
(Il sort avec le cortège de l'exécution, Jacob accompagne André 
avec une pitié religieuse.) 

SCÈNE X. 
WASHINGTON, XARA, LAFAYETTE. 

XARA. 

Et nous, en attendant qu'il revienne, ô mon père, 
Parlons de lui tous deux... 
(Avec un retour vers lui.) 

Parlez -moi de ma mère! 



158 WASHINGTON 



SCÈNE XI. 

Les mêmes , IIOAVE, son cortège. 

XAR À, voyant Howe. 
Dieux! Howe! encor lui! ce lâche empoisonneur 
Revient-il me poursuivre au sein de mon bonheur? 

WASHINGTON", à part. 
Au sein de son bonheur! ô triste et sombre revu ! 
HOWE. 

J'apporte, général, pour commencer la trêve, 

Les bases de la paix que vous nous proposez, 

Ou reprendre mes fers, si vous les refusez ! 

(Il s'avance respectueusement vers Washington : pendant la 

scène, Xara, préoccupée d'André, regarde continuellement au 

dehors si elle le voit revenir.) 

WASHINGTON, à Howe. 

J'écoute ! 

HOWE, lisant un papier. 
L'amiral, au nom de l'Angleterre, 
D'après l'avis des chefs et de mer et de terre, 
Du destin des combats subissant les arrêts. 
Reconnaît tous les droits du peuple et du congrès , 
Et, voyant que pour eux combat la Providence, 
Des États d'Amérique admet l'indépendance ! 

WASHINGTON 1 , les yeux au ciel. 
Des travaux de dix ans enfin, voilà le prix ! 
Je puis mourir! Merci, mon Dieu ! 
On entend des cris dans le lointain. 



ACTE V 159 

HOWE. 

Quels sont ces cris ? 

WASHINGTON, à Howe, à demi-voix. 
C'est un peuple qui court contempler le supplice 
De celui dont la ruse a fait votre complice ! 

XARA, regardant dehors. 
Mais André ne vient pas ! 

HOWE. 

Par ces conventions, 
L'Amérique prend place au rang des nations ! 
(Nouveaux cris plus lointains et plus forts.) 

HOWE, s ? i interrompant. 
Mais la clameur devient plus terrible et plus vive ! 

WASHINGTON. 
C'est qu'au terme fatal votre victime arrive. 

HOWE, vivement. 
Ah !.., signons... (Un officier, placé près de lui, met un doigt 
sur le papier.) 

Reste encor les articles derniers. 

WASHINGTON. 
Dites! 

HOWE. 

Les deux États rendront leurs prisonniers, 
Et, sans exception largement repartie, 
Par le major André commence l'amnistie ! 

WASHINGTON. 

Par te major André !... 



150 . WASHINGTON 

XARA, regardant dehors. 

Mais André ne vient pas ! 

WASHINGTON, à Howe. 
Il est bien tard ! 

HOWE. 

Comment? 
WASHINGTON, à demi-voix. 
André marche au trépas ! 

HOWE. 

Parlez! faites suspendre un arrêt impossible. 

WASHINGTON. 
Vains efforts! Le congrès, milord, est inflexible ! 

HOWE. 

Eh quoi? nul sacrifice?... 

WASHINGTON. 
Un seul ! 
HOWE. 

J'y souscrirai ! 
Lequel ? 

WASHINGTON. 

Arnold mourant à la place d'André î 
'On a déjà vu dansl'éloignement Arnold errer au hasard comme 
un homme en démence.) 

HOWE. 

Arnold î lorsqu'en nos bras il s'est jeté lui-même! 

WASHINGTON. 
Le congrès a parlé ! c'est notre loi suprême ! 
Que ne vient-il ici chercher son châtiment? 



ACTE V # 151 

Mais Arnold comprend-il un pareil sentiment? 
Voudrait-il, proclamant un arrêt légitime, 
Reconquérir son âme en sauvant sa victime? 



SCENE XII. 

Les mêmes, ARNOLD, ouvrant les rangs des Anglais et 
se précipitant aux genoux de Washington. 

ARNOLD. 
Oui, si son cœur, brisé de honte et de remord, 
Contre la voix du ciel n'a d'abri que la mort ! 
Si, retrouvant en lui le Dieu qui le décide, 
Il veut bien être un lâche et non un homicide ! 
C'est Arnold qu'il vous faut! s'il en est temps encor, 
Eh bien ! prenez-le donc, et sauvez le major î 

WASHINGTON". 

Arnold ! 

XARA. 

S'il en est temps ! ô pensée effroyable ! 

WASHINGTON, prêt à sortir. 
Qu'on sauve l'innocent, nous avons le coupable! 
(On entend au loin une grande détonation : moment de silence. 

Washington s'arrête.) 
Tout est fini ! 

XARA. 

L'effroi dans mon âme est entré! 



162 WASHINGTON 

WASHINGTON. 

Milord, c'est un martyr ! prions pour John André î 

XARA, à Washington. 

Que dites-vous, mon père? Ah ! vous m'avez trompée... 
Mort! mort !... 
(Elle tombe presque évanouie dans ses bras.) 

WASHINGTON. 
Dieu! de douleur mortellement frappée... 
(AXara.) 
Non... il respire encor !... non ! je te le rendrai... 
Ma fille ! mon enfant !... 



SCÈNE XIII. 

Les mêmes, JACOB. A sa vue. Xara se lève et court à 
lui. 

XARA. 
Qu'avez-vous fait d'André? 

JACOB. 

Hélas ! 

XARA. 

Parlez !.. mon Dieu ! 

JACOB. 

D'une voix douce et fière, 
Lui-même a commandé la charge meurtrière, 
Et puis, il est tombé, le regard vers les cieux, 
En murmurant pour vous ses éternels adieux ! 



ACTE V 163 

La foule, qui l'entoure en le baignant de larmes, 
Aux soldats attendris court arracher leurs armes, 
Et, pour le déposer dans le séjour des morts, 
En un convoi pieux nous rapporte son corps. 
(On voit arriver un cortège de peuple et de soldats apportant 
sur un faisceau d'armes le corps sanglant d'André. A sa vue, 
Xara se précipite sur lui, et en s'agenouillant, y reste ap- 
puyée en versant des larmes.) 

WASHINGTON. 

Pleure^ ô ma pauvre enfant, cette âme noble et pure, 
Ce héros de l'honneur, tué par un parjure ! 
(Il fait un effort sur lui-même, et s'adressant aux officiers an- 
glais, américains et français.) 
Allons, messieurs, signons L.. 
(Tous les officiers signent avec Howe et Washington.) 

WASHINGTON, à la foule. 

Peuple, soldats, amis, 
Enfin, voici le jour à vos luttes promis! 
Que le canon, tonnant dans la ville charmée, 
En prévienne le peuple, en instruise l'armée, 
Et du dernier succès, qu'enfin nous remportons, 
Disperse la nouvelle à nos treize cantons î 
(Un grand mouvement se manifeste au fond du théâtre, et on 
voit qu'il correspond à celui de la ville.) 

WASHINGTON. 

Avec le jour nouveau que nous voyons éclore, 
De vos prospérités voici briller l'aurore ! 
Laboureur, de tes blés va gonfler tes sillons ! 
Marins, livrez aux vents vos nobles pavillons'. 



164 WASHINGTON 

Artisans, au travail demandez la richesse ! 
La liberté renaît! que la terre renaisse ! 
Vieillards, qui languissez sur un grabat étroit, 
Vous ne souffrirez plus de l'abandon, du froid î 
Enfants! la liberté veille à votre défense ! 
Elle est fille du Christ et protège l'enfance ! 
C'est Dieu lui seul qui règne, et sous sa large main, 
Le peuple a son travail et le pauvre, son pain ! 
Famille si longtemps aux douleurs asservie, 
Occupe enfin ta place à la table de vie ! 
De la captivité secouez le sommeil ! 
On ne vous prendra plus les rayons du soleil ! 
(A Arnold. 

Eh bien ? Arnold, voilà cet essor magnanime 

Trop beau pour ton orgueil et que brisait ton crime ! 

Libre par nos traités, mais flétri dans ta foi, 

Vas abriter ta honte à l'ombre de ton roi \ 

Mais ne compte pas trop sur sa faveur fragile ! 

Le crime est oublié dès qu'il est inutile. 

Va! bientôt à l'orgie, au vice abandonné, 

Le jeu te prendra l'or qu'un forfait t'a donné ; 

Car le ciel, qui te doit en exemple à la terre, 

Au bout des lâchetés a placé la misère ! 

Alors, proscrit de tous, sans soutiens, sans abris, 

De ton honneur perdu colportant les débris, 

De cités en cités, comme un lépreux immonde, 

Ton exil désolé traversera le monde ! 

Le père, te montrant aux dédains de ses fils, 



ACTE V 165 

Dira : Voyez cet homme! il livra son pays ! 
Et les foules, pour toi laissant désert l'espace, 
Crîront : Éloignez-vous, c'est le traître qui passe î 

SCÈNE XIV. 

Les mêmes, WILLIAMS, puis le congrès. 

WILLIAMS . 

Commandant, le congrès vient tout entier vers vous. 

WASHINGTON. 

Le congrès ! 

11 veut aller au devant de lui.; 

WILLIAMS. 
Le voici. 
(Le congrès entre.) 

WASHINGTON, ôtant son chapeau. 

Messieurs, découvrons-nous ! 
(Marques générales et profondes de respect de tout le monde 
pour le congrès : Washington surtout ?ui témoigne la plus 
grande vénération.) 

WASHINGTON. 
Citoyens du congrès, Dieu, qui bénit nos armes, 
D'un peuple généreux essuie enfin les larmes! 
Je dépose en vos mains ce traité solennel, 
De nos États-Unis fondement éternel; 
Ma mission est close, et mon obéissance 
Avec un saint respect vous remet la puissance. 
(Le président du congrès prend le traité et le remet à La- 
fayette en lui faisant signe de le rendre à Washington.) 



1M WASHINGTON 

LAFAYETTE. 

Gardez-la, Washington ! 

WASHINGTON. 

Loin de moi le pouvoir ! 
L'État ne me doit rien; j'ai rempli mon devoir ! 
Par grâce, laissez-moi, tout a ma fille aimée, 
Consoler la douleur dans son àme enfermée, 
Rapporter à sa mère un bien inattendu, 
Et lui rendre l'enfant que le ciel m'a rendu ! 

(Il va vers Xara.) 
Bénis de ton époux la couche funéraire, 
Ma fille, et viens pleurer dans le sein de ta mère ! 
Oui, pour dernier adieu, sous tes embrassements 
Referme cette lèvre où parlaient vos serments ! 
Presse encore en ta main ses mains déjà glacées ! 
Il ne bat plus, ce cœur plein d'ardentes pensées, 
Ce cœur qui t'écoulait, et muet sans retour, 
il ne palpite plus au souffle de l'amour! 
toi, qui t'es perdu pour l'avoir trop aimée, 
Xara ne vivra plus qu'en ta mort renfermée ! 
Elle vivra, car Dieu lui défend de mourir, 
Veuve, près du tombeau que ses pleurs vont couvrir, 
Jusqu'à l'heure bénie où vous pourrez vous-même 
Vous retrouver en Dieu, la liberté suprême ! 
Adieu, martyr, adieu pour la dernière fois ! 
Viens, lève-toi, Xara!... D'où vient donc qu'à ma voix?... 

(Il la touche et lui prend la main.) 
Mais que vois-je? sa main est froide... inanimée... 



ACTE V 167 

Dieu ! son cœur ne bat plus ! sa paupière est fermée ! 
Morte!... 
Il reste accablé et pleure amèrement... puis se relevant avec 

désespoir.) 

Eh bien ! liberté, saint respect de la loi, 
Attendez-vous encor quelque chose de moi? 
Ne puis—je aller creuser dans la terre sacrée, 
A l'enfant qui n'est plus et que j'ai tant pleurée, 
Une tombe où, le cœur flétri, j'aille poser 
Et ma dernière larme et mon dernier baiser ? 
Adieu donc, ô patrie ! adieu ! Soyez heureuse ! 
Ne troublez pas ma fm amère et douloureuse ! 
Quand ici-bas tout manque à mon cœur éperdu , 
Qui pourrait compenser le bien que j'ai perdu ? 
Qui referait pour moi la joie et la famille? 
Quand je vous donne tout, qui me rendra ma fille ? 

LAFAYETTE. 

L'amour d'un peuple libre et pour qui vous vivez ! 
L'État qui tremble encor ! l'Etat que vous sauvez! 

(Ayec solennité et impérieusement.) 
Encor ce sacrifice à ta mission sainte ! 
Reste grand sans regret et tout-puissant sans crainte ! 
Ton pays, éclairé d'un exemple éclatant, 
S'instruira d'être libre et sage, en l'imitant.. . 
Ton cœur, qui compatit aux douleurs de tes frères, 
Te dira quel remède il faut à ses misères, 
Et de ta charité l'inépuisable ardeur 
Dans l'amour des petits puisera sa grandeur! 



168 WASHINGTON 

Quand, de l'État naissant régulateur suprême, 
Tu croiras sans péril le laisser à lui-même, 
Tu pourras, libre alors des heureux que tu fais, 
Dans ton séjour modeste emporter tes bienfaits ! 
Mais là, de l'univers le long pèlerinage 
Viendra de Washington visiter l'ermitage! 
Tout ce qui sera grand dans l'avenir humain 
Voudra baiser ton front, voudra serrer ta main, 
Et toute âme, où du ciel respirera la flamme, 
S'allumera plus chaude à réclair de ton âme ! 
Soldat de la raison, conquérant de la loi, 
Nul ne sera plus grand, plus immortel que toi ! 
Ton renom éternel sur ta vertu se fonde ! 
(Lafayette a tiré son épée : tous les soldats en font autant. On 
bat aux champs au dehors, et on entend le canon retentir; on 
a vu peu à peu les maisons placées en amphithéâtre s'illumi- 
ner, et tout est éclairé à la fin. Les soldats en se rapprochant 
ont formé un faisceau de drapeaux sur le front de Washington. 

WASHINGTON. Il s'est agenouillé à demi pendant les paroles 
de Lafayette, et sous l'émotion de l'enthousiasme qui l'envi- 
ronne : 

mon Dieu! protégez la liberté du monde ! 



FIN 







WASHINGTON 



DRAME HISTORIQUE 



J. LESGUILLON 



PARIS • 

LIBRAIRIE DRAMATIQUE 

10, RUE DE-.LA BOURSE, 10 

1866 

• • Tous droits réservés. 



H 91 80 I 





*°-<K 



" *^o* M ^/^S'\ i ° 01 

^ ^ ^W^ ^ A* »V 



«* r 






°^ *° • * * A* <* * r - T * A& ^ *° ' ' * 1 




• A <^ 

«fev* 



o, *o . » * A 








«u «